La Guilde des Marteaux

Chapitre débuté par Austin

Chapitre concerne : artisanatpost-apo, theoutpost, Erika Mănescu, 50 nuances de croûtes, humedians, austin,

Alors qu'ils sont dans ce qu'Austin appelle La Poste, il y a parfois un grain d'folie chez les drilles pas toujours joyeux. C'est ce grain là qui pousse aux grandes choses, ou aux pires echecs. La Poste oui. Certainement pas Ze Outpost Lambda ou la Dechetterie. Ces noms avaient rien pour eux, pardi ! Alors que La Poste... On bouge avec, on avance avec confiance ! On a tous à y gagner, ouais... Ouais, la Poste c'est cool.
Erika voulait apprendre à manier l'art de l'artisanat. Cet art complexe et ancestral du taillage de baton. Oui, car le professeur auto-designé n'etait pas un expert au talent aiguisé, non non... Ce n'etait qu'un bricoleur du dimanche, un gars qui bidouille dans son garage une table en bois bancale, et se dit qu'il a economisé dix dollars à Castorama.

Ce qu'Erika voudrait faire de ce puissant savoir, allez comprendre. Polir des branches, sans asperité ni echarde ? Peut etre bien. Mais c'etait peut-etre ça l'idée brillante qui s'etait vu dans un contexte tres intime, un tête à tete avec un buisson dans le noir, sans lanterne maiiiis. Mais.
Ben n'empeche que rendez vous radio pris, atelier reservé, et tout le tremblant. Des qu'elle rentrera dans l'atelier des miracles, l'action pourra commencer.


"Yo 'Rika ! Prete à bistourer ? J'pense qu'on va commencer la revue des outils, ya des trucs on dirait des engins de torture medievaux, j'te raconte pas. Pince à corne, et tout. Té, on s'est pas dit au fait... C'qui t'interesse, c'plus le travail du bois ou l'travail du fer ?"
La nuit avait été bien brève, entrecoupée par de sombres rêves, contre lesquels seul l’opium permettait une trêve.

Il était alors inconcevable pour la trentenaire de fuir les leçons, quand bien même s’était-elle transformée en une espionne aguerrie pour arpenter les ateliers afin d’observer la naissance de différents objets entre des doigts de fée. Avec toute la discrétion requise, telle une ombre curieuse et bienveillante, s’était-elle attardée et attachée à récupérer les désormais inutilisables fils de métaux, ou morceaux de bois délaissés pour les collectionner. Si ces rebuts de l’artisanat ne trouvaient plus grâce aux yeux des travailleurs, ils en avaient assez pour elle et ses secrètes aspirations. 


« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », disait Lavoisier. Lui-même d'ailleurs inspiré par un vieux philosophe grec. La maxime prenait une place prépondérante dans les activités particulières de la blonde roumaine, qui toutefois, peinait dernièrement à parvenir aux résultats escomptés au point d'en ressentir une certaine frustration. Alors, sans s'étaler sur les raisons d'une telle requête, l'avait-elle néanmoins formulé d'un air embarrassé : elle souhaitait apprendre l'artisanat et la maîtrise des outils. Aussi vaste que soit le sujet.

En dépit du brouillard et de la morte-saison encore omniprésente, Erika pointe enfin son minois sans avoir omis l’indispensable collation et le thermos de thé chaud. Ses prunelles embrassent les outils, un discret haussement d’épaules suit, et d’une voix pleine de détermination :


« Les deux. »
" Okayyyy."

Voilà bien une réponse à la normande, de la gourmandise de l'apprentissage, du goinfrage de savoir. Parce que le savoir, c'est comme un bon repas. Plat, entrée, dessert. Sinon c'est l'indigestion. Et gerber du bois, c'est une experience que l'on ne souhaite à personne. Déjà qu'en gueule, c'est à poncer le baton de chaise.

"Booooon. J'suis pas fifrelin l'jongleur, j'peux pas t'parler d'une clé de douze et d'une scie coudée en même temps."

Il cogite, se baladant dans le barda d'huile et de sciure. De rouille et d'echardes. Cherchant une idée, un fil conducteur pour alimenter la reflexion et huiler les branchements.

"Bon, p'tre qu'on peut penser par projet du coups... Là de suite, si tu devais faire quelque chose, ça serait quoi ? Et c'pas des avances, même si ça s'rait bien d'en avoir des avancées."

Un rire desinvolte, l'alimentation n'est pas encore à toutes les fenetres.

"Ouais c'est l'bon plan, ça, l'apprentissage sur le tas. On essaie de faire un truc, et j'te dis comment qu'on fait. Inspirée ?"
C’est à la jeune femme avare en mot que revient cette fois-ci l’honneur de faire les cent pas, non sans avoir levé les yeux au plafond lors des allusions pour le moins douteuses de son comparse. Lèvres pincées et stoïque, Erika sombre dans le tumulte de ses pensées, ne manquant toutefois pas de jeter quelques œillades méfiantes à l’intéressé. 

On eût dit une insoluble affaire pour deux détectives en herbe. Le coupable ne serait-il pas le colonel moutarde avec le chandelier ?

En l’occurrence, la scène du futur crime se déroulerait dans un petit atelier que les propriétaires risqueront de ne plus reconnaître une fois commis l'irréparable. Les victimes ? Rien d'autre que des matières premières innocentes, mais il était certain que le sang allait gicler. Enfin, la sève. Et non, pas celle à laquelle vous pensez.

L’ambiance cristallise moult hésitations, ainsi qu'un brin de lassitude. L’index, qui scellait jusque-là les lèvres, s’en écarte pour que fuse enfin la parole. Index par ailleurs devenu accusateur alors que le voilà pointant Austin.


« Inspirée ? Oui, jusqu’à probablement l’infaisable sans que cela ne m’arrête dans mon obstination. Et toi ? Jusqu’où l’es-tu ? J’ai bien compris que tu tentes de détourner ma requête pour chercher à savoir ce que je cache… N’est-ce pas ? »

La déception imprègne les traits de l’apprentie qui reprend les cent pas, et ce sans même attendre la moindre réponse.

« Soyons honnêtes. Nous avons la pensée suffisamment arborescente pour travailler sur les deux en même temps. », Argue-t-elle en appuyant bien sur les trois derniers mots. « Encore que le fer, j’en fais mon affaire ! »

Suit un petit ricanement à la vilaine blague. Puis, un désagréable craquement d'os ponctue la diatribe loin d’être achevée. Mademoiselle s’étire, délie ses muscles, détend sa nuque, son dos, ses poignets, et ses phalanges. Au point qu’on la penserait prête pour le combat de sa vie ! Le chapeau est rangé avec soin, rapidement remplacé par un chignon d’où s’échappent déjà quelques mèches rebelles. Gestes amples et posture excédée., c’est alors que survient un vrai cri du cœur assez inattendu :

« Je veux du grandiose ! De la magie ! Un imaginarium ! Un cabinet de curiosité plein de ces improbables objets exotiques, ou ludiques qu’on ne trouverait nulle part ailleurs, car les talents se sont perdus. Des boîtes à musique, des automates, de l’horlogerie à la fois joaillerie… Mon grand-père était d'ailleurs horloger, sais-tu ? Mais quand je vois aujourd’hui à quel point les gens manquent d’inspiration, de créativité, juste obsédés par le fait de savoir avec qui ils baiseront, qui a la plus grosse, ou préférant se taper dessus quand ils ne passent par leur temps à picoler tout en se complaisant dans leur merdier… Mais qu’est-ce qu’ils sont barbants, tous là ! »

Se rapprochant d'une vieille sacoche, ses doigts en extirpent une pochette qui dut autrefois appartenir à un étudiant. Si le ton n'est pas agressif, il reste désabusé, d'ailleurs accompagné par la trahison d'une moue pleine d'amertume.

« Ils ont la PUTAIN DE CHANCE d’être VIVANTS en pouvant enfin se réaliser, se niveler vers le haut, mais non… Le constat n’est pas très reluisant ! Alors, si tu me proposes de faire les mêmes trucs assommants que le monde entier fait déjà soi-disant par nécessité : NON MERCI ! Par contre…»

Les même doigts entrouvrent la fameuse pochette, en déversent le contenu sur un coin propre de l’établi. Des cartons estampillés de diverses marques sur l’endroit. Sur l’envers par contre, de multiples et singuliers dessins aux noms farfelus parfois commentés, et arborant des objets disparates supposés fonctionner via différents mécanismes, dont et surtout des rouages aux diamètres distincts.
 


 

La gêne est palpable. Le silence retombe comme une chape de plomb dans la pièce où l’on n’entendrait plus que les mouches voler. Les mains sont presque tentées de ranger tout le bazar étalé avant que ne pleuvent les reproches, ou ne s'abat un quelconque verdict. La femme est sur la défensive. Semblable à une gosse prise en faute, ou quelqu’un qui s’oblige à un effort surhumain pour daigner partager un morceau d’elle aussi ridicule soit-il. Le morceau d’un puzzle ou d’une impossible équation.

 
Dans un murmure pourtant, un « c’est idiot, non ? » émerge. Elle ignore si de telles créations élaborées sont faisables, partage ses doutes, pose des questions sur les connaissances d'Austin à propos de mécanisme, et s'il ne lui était jamais venu l'absurde idée à lui aussi de faire autre chose que ce à quoi le commun des mortels le destine. 

Enfin, ce même murmure avoue l’indicible. Ce même style de babioles dans les vitrines des magasins qu’elle offrait autrefois à son fils, et qu’ils assemblaient à deux. Ce même genre de bricoles avec lesquelles ils racontaient des histoires, lorsque le soir venait. La caravelle volait, et devrait un jour le faire en taille grandeur nature, toute de métal et de bois façonnée, par la force du vent, du gaz, du charbon, ou bien même de la vapeur.

Qui sait ?

Et après tout… Pourquoi pas ?


Erika semble vouloir du concret fantasmagorique né des contrées d'un rêve évanescent.

La boîte de Pandore était ouverte. 

 
Quelle certitude dans le propos, quel mordant. Qu'elle etait aigrie de son humanité. Reduite à son animalité, à la recherche d'un quotidien rassurant, et quoi de plus rassurant que la routine, si ce n'est de choisir comment finir sa vie ?

Il hausse les épaules dans un geste d'une désinvolture totale. C'est là qu'Austin se differencie, relativiste supreme, jusque dans son parlé qui ne semble même pas accorder d'importance à une comprehension commune. Il hausse des epaules car toute arborescence qu'il puisse être, il n'a que deux mains, et une seule tête.  Et qu'il ne cherche à percer rien, si ce n'est le futur bois sur l'etabli.

Le mimetisme fait qu'il fini par s'etirer aussi. En psychologie sociale, on dit que reproduire la gestuelle de ton interlocuteur te rends familier et donc parti de la tribu. Bon, en vrai c'est que ce grincement est agreable à sa façon. Et que, comme un baillement, même si tu veux pas le faire, sa petite evocation te verra decrocher la machoire. Désolé pour ça.

"Quelle inspiration ! Du grandiose, hé ? Moi j'prefere le futile. J'compte pas reinventer l'sixte en neuf, faut dire. Moi j'que je kiffe, c'est quand on sort d'l'utile. C'est ça etre vivant, ce qui se savoure. La necessité, jm'en taperais presque  le coquillard avec une babouche si c'etait pas l'prix pour ouvrir les mirettes sur l'reste."

D'aucun pourraient trouver drole que le plus décousu des orateurs soit propulsé en gardien du pragmatisme, ce qui serait vrai que dans une mesure assez ténue. Ces aucuns oublieraient que monsieur et madame, ont tenu le poids d'une cité similaire à celle où ils avaient posés pied.

Le futile, c'est c'qu'on degage quand on a depassé les besoins primaires. J'vais pas te refaire une Gizeh, t'aura saisi l'concept. Culture, curiorisité, art, toussa c'est l'futile. Même un p'tit coups rapide en passant. C'est l'contraire même du necessaire. Et c'est c'qui vaut la peine.

...

Valà valà, quoi.


Prenant un tabouret pour se rapprocher des esquices degainées. De ce qui suivra, sera une discution bien moins agitée que les exhuberances habituelles de l'americain. Capable, semble-t-il d'avoir suffisament d'empathie pour comprendre les tourments qui s'agitent derriere les yeux. Un moment de partage, de confession. Idiot, ça ne l'etait pas. C'etait emprunt d'une belle nostalgie. Et faisable, surtout, ce qui importait le plus.De la mecanique il connaissait les bases, mais comptait mobiliser aussi les souvenirs qu'elle avait de son grand pere horloger.

Mais par ailleurs, la question metaphysique etait posée, et compliquée. Autre chose que le commun des mortels ? Ils avaient tenté ça, un havre à l'épreuve du temps. Mais il ne fallait pas l'evoquer, sous les noirs hospices. Il finira par avouer à demi mot ne pas se poser ce genre de question.

Une discution qui s'eternisa assez pour que l'etabli devienne une table, et qu'ils consomment l'elixir indien qui les rapprochait.

Et autours d'une gorgée d'achever la pensée.


"Je n'ai pas de destin hors du commun. Mais ce qui est commun, c'est l'ennui. L'ennui, c'est la mort. J'aime bien être vivant."

C'est une base. Un etabli. Un plan pour ouvrir la Boite de Pandore, et alimenter sa fragile survivante:

L'Esperance.

Et c'est déjà pas mal.
La jeune femme écoute, incline le visage d’un côté, puis de l’autre. Le silence se glisse à nouveau dans l’atelier tandis que se forme un cocon de réflexion, de nostalgie, et d’improbables idées encore en germination qui ne manqueront pas de finir, elles aussi, sur un bout de carton.

– Techniquement, c’est du pas trop grandiose très futile. Ou du futile tout court, en fait. Je ne souhaite pas non plus réinventer la poudre, mais probablement me réinventer à travers des babioles diverses et variées qui ne relèvent justement pas des besoins primaires. C'est... Hm... Thérapeutique, dirons-nous. Quant au reste de l’humanité dont je me plains, je dois dire qu'elle m'apparaît surtout comme irrécupérable, mais ça…

Un haussement d’épaules ponctue la diatribe avant que la roumaine ne rajoute : – Tuer l’ennui avant qu’il ne nous dévore ? Voilà qui est moins tangible que les vivants, mais ouais, je préfère.




Enfin, est-il venu le temps des réminiscences. La maison de pierres bordée de glycines, et de tulipes multicolores. Le chat qui paresse, oisif, au lieu de chasser les souris. Les saisons qui passent, contraste après contraste, et les travaux à la ferme. La ciorbă qui embaume toute la maisonnée. Du garage, le bunic râle que sa vue baisse, attelé qu’il est à peaufiner un mystérieux ouvrage fait de rouages complexes ; et la gamine maigrichonne aux cheveux blonds tout emmêlés qui se faufile pour espionner avant de se faire attraper. 

Un idyllique portrait, et pourtant. Quelques années plus tôt, la bouche de plus et de trop avait failli se retrouver dans la cuvette des W.C, ou dans un de ces orphelinats-mouroirs sous Ceausescu après une grossesse à complications. N’était pas faiseuse d’anges qui veut, et la spécialité était familiale malgré le risque de finir emprisonnée pour ces femmes de l'ombre.

Chanceuse, dit-elle, chanceuse que les grands-parents soient intervenus, et notamment pour empêcher des années d’enfer, malgré la pauvreté, et souvent la faim. Quand ce n’était pas les intempéries, les animaux tombaient malades, et la dictature faisait le reste. La peur aussi à chaque habitant croisé, tant certains pouvaient avoir des mentalités putassières. Une jalousie, une rancune, et les ennuis portaient des uniformes.

La chance – si on pouvait appeler cela ainsi - que le peuple se soit soulevé, et qu’elle soit née à la presque toute fin de cette politique qui fit saigner le pays au sens littéral du terme, quand bien même fût-ce un coup d’état déguisé. Elle se souvient encore des annonces à la radio, des yeux du monde braqués sur le pays durant le Noël de 1989. Des regards tantôt inquiets, tantôt soulagés des adultes, peu convaincus néanmoins que les choses changeraient tant que cela. Ils n’avaient pas tort de douter vu la corruption qui a d'autant plus gangréné la Roumanie par la suite, et la peur toujours omniprésente mêmes vingt ou trente ans après. Les bombes réglèrent le problème.

Faire appel aux souvenirs réveille les peines. Le fardeau de s'être toujours sentie non désirée ; tout comme la perte des personnes chères que le temps a érodés jusqu’au dernier souffle.

Du coq à l’âne, entre deux gorgées de thé, le retour à la technique pure et dure s’avère donc abrupt.

– Une horloge, c’est avant tout un pendule associé à un ressort et à un mécanisme de régulation qui permet la conservation du rythme. Faut trouver le juste équilibre en forgeant les différents éléments, tout en prêtant une grande attention à leurs diamètres. Du moins, je présume. Néanmoins, si on n’est pas trop manche et qu’on parvient à fabriquer des objets simples, on pourra complexifier par la suite. Boîtes à musique, automates… Comme cela se faisait des siècles auparavant, non ?

Il était temps qu’elle s’allume une de ses « cigarettes médicinales ». L'opium des pauvres pour la détente. Rien de remarquable, juste de la laitue vireuse trempée, puis séchée au soleil.