La Llibreta Dolça - Tombe !

Chapitre débuté par Dulce Cloaca

Chapitre concerne : Dulce Cloaca,

« Plim plim, plim-plim... »
 

Elle marche, le regard dans le néant, perçant l'horizon et les quelques nuages qui s’amoncellent, à défaut de la panse d'un malotru un peu lourdingue. Elle marche, sans faire attention, un pas après l'autre, ses rangers mal serrées ferraillant le verre noirci du sol. Enfin, si on pouvait appeler encore cela un sol.
 

« Salta l'esquirol... »
 

Elle chantonne, doucement, pour elle-même, inconsciente et légère. Elle a les lèvres pulpeuses, gonflées de vie et de jeunesse, même si l'une d'elle porte une légère marque blanche, la supérieure. Elle renifle et se gratte le nez, d'une main emmitouflée dans une mitaine crasseuse ; elle laisse une trace de suie -prions pour que cela soit de la suie- sur sa pommette gauche, camouflant trois ou quatre taches de rousseurs. 
 

« Plim plim plim plim... »
 

Elle s'arrête, pour regarder autour d'elle. Le désert de mort. Des morts, certainement. La terre est brûlée, encore couverte de débris carbonisés. Ici, rien n'a repoussé. La silhouette éventrée d'un ancien immeuble la salue, à l'Ouest ; à l'Est, un lac d'acide reflète le bleu gris du ciel, consciencieusement. Elle pose ses mains sur ses hanches, soupire d'aise ; elle tire sur son jean usé et rapiécé pour le remonter un peu. Elle fait glisser la lanière de cuir d'une besace élimée qui va s'écraser par terre.
 

« i depresa puja al tronc... »
 

Elle plonge trois doigts dans la sacoche, et, avec la précision d'un chirurgien, en retire un bout de carton qui a vécu. Elle l'inspecte attentivement, le caresse pour en chasser la poussière, et un peu d'huile d'on ne sait quoi, qui a imbibé le support. Dessus, une carte, faite grossièrement au marqueur par un enfant.
 

« Plim, plim plim plim... »
 

Elle tourne sur elle même ; elle compare le visuel à la réalité. Elle fronce des sourcils touffus, mal entretenus: c'est une survivante, pas une pute qui cherche à attirer un gros pigeon dans son pieu de planches et de pailles. Elle sue, sous son bonnet, et le jette à ses pieds d'une main agile, malgré la fraîcheur hivernal. Sans doute à peine quelques degrés, mais la tension lui fait oublier que l'on tombe aussi malade, de nos jours. Et qu'on ne s'en relève presque jamais.
 

« Agafa una pinya... »
 

Elle sait que le passage ne devrait pas être bien loin. Le gamin n'avait aucune raison de lui mentir ; elle venait de lui sauver la vie. Il parlait d'une cache, d'un bunker, rempli de vivres, qu'il avait quitté par curiosité. Cela devait être par là, quelque part. Peut-être un km2 à fouiller. Elle en avait vu d'autres. C'était un filon à ne pas manquer. Elle secoue la tête, remuant une tignasse brune faite de boucles et de crasse. Allez, autant s'y mettre tout de suite.
 

« Plim plim plim plim... »
 

Personne pour la surprendre et lui voler son sac. Il faudrait être méthodique. Elle délimite mentalement un champ d'action, et un plan pour couvrir la surface le plus rapidement possible. Avec un peu de chance, demain, elle découvrirait le passage. Avec un peu de chance... Elle faillit s'étouffer de rire. Non, le bol, ce n'est pas ça qui doit définir si elle vit ou crève. Elle se retrousse les manches.
 

« i se la menjat tot sol ! »
 

Elle avance en zig-zag, inspectant tantôt à gauche, tantôt à droite. Aucune trace de pas, que le gosse aurait pu laisser. La bonne nouvelle, c'est que personne n'était revenu sur les lieux, sans doute. La mauvaise, c'est qu'il mentait peut-être. Elle hausse les épaules. Ce n'est plus le temps de se poser des questions. Elle marche sereinement, évaluant chaque monticule, soupesant les chances de trouver un passage derrière chaque plaque de fonte tordue. Et elle tombe. Putain, elle tombe !

Quand elle revient à elle, il fait déjà nuit. Nuit, et sombre. Pas la nuit habituelle, celle sans étoile mais une obscurité totale. Allez savoir pourquoi, cette nuit là semble menaçante. Elle tente de se remettre sur pieds, mais chancelle une première fois. Elle y arrive en s'appuyant sur une paroi suintante et, par endroit, couverte de mousse. 
 

« Vale, je suis dans un trou. Génial. Ça ressemble pas à la caverne d'Ali Baba que le gosse m'a vendu. Putain. Je suis conne, des fois. »
 

Elle tâte son corps. Évidemment, elle n'est pas suffisamment blessée pour devoir s'inquiéter immédiatement. Elle a la tête dur et les os épais. Juste que son sac est là haut. Et grimper serait suicidaire. Crier tout autant ; qui sait qui viendrait la sortir de là... Elle n'écarte pas l'option du piège. Il va falloir se tirer d'ici rapidement. Elle cale son dos contre la pierre froide et frissonne.
 

« Allez, un peu de courage. »
 

Elle se déplace latéralement, le corps bien aplati contre le roc. Aucun passage ne doit lui échapper.
Une anfractuosité se dessine. Si ce n'est pas une sortie, cela y ressemble. A tâtons, elle en dessine le contour. Ça semble assez large pour ses épaules. Y a plus qu'à espérer que son cul passe. Elle s'y engage.