Faussaire - Manifeste de l'égrégore.

Chapitre débuté par Bespredel

Chapitre concerne : éGREGORE,


Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortels
Purent fabriquer ton effrayante symétrie ?

Le premier tableau résidait là où s'inversent les valeurs.
Elle avait donné le temps au temps d'abord, ombre dans l'ombre, simple oeil, témoin de l'instantané, sans franchir l'abîme qui la détachait de l'action.
C'était venu d'un coup, comme si un séisme l'avait projetée à l'insu de son plein gré, si donné qu'elle en avait un, de l'autre côté du gouffre.

Franchir le Seuil.

Dans ce premier tableau, la figure empourprée se tenait droite, encadrée de bitume de toutes parts, séparée du reste de son corps arpenté de spasmes par deux mains aux phalanges blanchies de crispation. Au-dessus d'elle se tenait une jungle tentaculaire de boucles brunes qui frémissaient au gré des secousses du corps agonisant qui lui servait de socle, et seuls deux pâles iris et un menton volontaire perçaient la densité d'une telle cascade qui semblait prendre naissance sous cette large capuche de mousseline anthracite.

Mais ces yeux ne regardaient pas ce qui se passait juste en dessous.
Une ruade plus sèche que les autres, et l'arrondit de l'occiput alla se fendre comme un oeuf sur le béton plat juste en dessous.
Un mince mais grandissant filet si rouge qu'on l'eut cru noir commença alors son louvoyant périple vers le contrebas, frôlant les rares reliefs du sol, caressant les gravillons et abreuvant les crevasses.

Lorsque enfin il salua le bord du bassin hexagonal quelques mètres plus loin, teintant l'un des bords de roses, c'était comme si le nombre d'or venait d'être découvert dans cette composition. Comme si le circuit était fermé, fonctionnel, harmonieux. Alors elle reprit son souffle dans un bref soupir nasal satisfait.
Celui qui atteint l'éternité n'a plus besoin des maigres provisions qui lui permettaient de survivre si médiocrement jusqu'alors.

Va, maintenant libre et affranchis, cours au nucléaire bassin des origines.
A chaque nuit et à chaque petit matin
Certains sont nés à la misère
à chaque petit matin et à chaque nuit
Certains sont nés aux délices
certains sont nés pour une nuit sans fin.

Les provisions en mains elle réalisa sous peu que le sang n'était pas le seul ruisseau qui bondissait gaiement vers le réservoir, et certainement pas le moins odorant. Voilà que dans l'intensité de l'instant, ils s'étaient tous les deux souillés, comme une étrange communion inversée après une eucharistie sûrement trop littérale. Nouveau soupir. Elle n'avait pas le droit au bassin, mais elle ne pouvait décemment pas poursuivre son sacerdoce accompagnée de cette odeur d'entrailles : Les volontaires au guidage auraient été moins nombreux. Vêtue de ce manteau semblable à de la fumée, elle s'accorda donc cette nouvelle permission, pour tourner la page d'une oeuvre réussie. Au milieu des eaux, elle se prit à songer à Lui. Guide errant, Charon charognard, maître des fleuves comme personne. Avait-elle fait tout ce qu'il fallait pour honorer le seigneur sous-terre?

Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme comme elle est, infinie. Car l’homme s’est emprisonné lui-même, si bien qu’il voit tout par les fissures étroites de sa caverne. 


 
Au quatrième tableau, elle sut qu'une étape majeure venait d'être franchie.

Patiente tégénaire, elle avait préparé une toile dédiée à sa proie. Jeune fille fondue parmi les ombres, observant les allées et venues de survivants d'autres temps qui marchaient vers leur renaissance, en dehors de l'endomètre tellurique de ces souterrains. Un seul s'en détachait. La providence fit qu'elle devint adulte en guettant le spectacle hermétique que son interminable rituel qu'il avait mis au point. Des années de patiente observation, pour tout ou presque connaître de cet homme afin de préparer le jour précis de leur première et véritable rencontre. Un papier d'Arménie pour guider son flair jusqu'au recoin, la crevasse dans le béton lisse. Des rubans noirs suspendus aux tiges rouillées qui crevaient le mur comme les côtes saillantes d'un cadavre livré au temps, des rubans que seuls des yeux rompus à l'exercice de la plus parfaite obscurité pourraient discerner. Et au-dedans, nue, sur le moelleux manteau noir qui lui servait à imiter la nature de sa victime, elle l'avait attendue. Trente-cinq minutes étendue, frissonnante, qui lui parurent plus longues que ces quelques années à le veiller inexorablement depuis l'angle mort de ses yeux alertes.

Elle avait mené la discussion comme lui-même menait les âmes vers l'insoutenable lumière.

Elle s'était offerte en temps voulu, dans la durée prévu à peu de chose près, et quand enfin il était venu à son tour, c'était comme si elle s'abreuvait aux sources d'Ambroisie. Ambitieuse araignée qui tirait sa satisfaction de la géométrie imparable de ses oeuvres, de la vision à la réalisation, obsédée de contrôle autant que de pulsion. Et en se liant à Lui, elle put sentir qu'enfin, quelque part, sa quête avait dû prendre sens : d'une façon ou d'une autre, le temps d'un seul instant, son manteau et sa capuche ne lui étaient plus d'aucune utilité. Sa tâche se suspendait. Lui passait avant les autres, le temps d'un modeste aparté niché dans un recoin d'une cavité de l'abri de la basse-fosse.

Les tableaux s'ordonnaient peu à peu. L'essentiel du travail demeurait au-devant, à venir. Ici, dans ce dernier lieu possible d'expression, elle parvenait peu à peu à faire sortir sous une forme sublimée l'énergie prise indument au Don du Ciel qui, des années auparavant, avait tout démarré. C'était le temps du jour, des couleurs, sous le grand ciel bleu. D'une petite fille seule, seule avec cette colonne de métal qui fumait, oblique, plantée dans le sol comme une flèche directionnel, un mystérieux augure de son destin, si elle en avait un. Ici, elle n'avançait pas jour après jour, car le mot même de jour avait perdu de sa substance.

La troisième tête du Cerbère l'avait dit un jour : "Le temps viendra sans doute à bout de l'obscurité et de la lumière. Et dans ce monde gris, Bespredel, vous êtes déjà un rayon de soleil." 
Mais à présent, c'est la première tête qu'elle embrassait furieusement. "Ici, l'obscurité a figé le temps, Heliopoulos." repensa-t-elle.
La croyance engendre la réalité, c'était le manifeste de l'égrégore.