Chroniques de la ruine

Chapitre débuté par D. . . .

Chapitre concerne :

Ce texte vaut 13 bières !

Payes ta viôche?


Le type s'est assis contre un muret en béton émietté par le temps, en plein milieu des rails de métro. Son regard pourtant habitué à l'obscurité peine à la percer. Nique ta lope. Il grogne. Sachant pourtant l'affaire perdue d'avance, sa main ne peut se refréner de plonger une troisième fois dans les poches de la veste du macchabée étalé devant lui. Rien, pas un bout de mégôt, pas une seule miette de tabac traînant au fond, ou même un dernier gorgeon dans une fiole de poison agréable. Vu l'odeur, ça fait plusieurs semaines qu'il doit traîner là, et il a déjà du faire des heureux chez les chineurs précédents. La main se saisit du larfeuille crasseux et se met à l'éplucher avec sa voisine. Le type roule les quelques billets de 5, 10 et 20 qu'il trouve et les froisse, ça lui fera de quoi s'allumer quelques feux plus tard. Heureusement que c'est toujours des pauvres qui finissent par crever dans ce genre d'endroit, les bourgeois trimballent jamais de liquide qui puisse servir de combustible. 'Pensent vraiment qu'à leur gueule ceux-là. Il prend aussi la CB, et la fourre dans le même sac plastique que les biffetons. Quand il se sera dégotté un shlass, il en fera des cure-dents. Quelqu'un comme lui connaît l'importance d'une hygiène dentaire correcte. Et puis, autant conserver un minimum de style dans tout ce merdier. Il s'affale à nouveau contre le muret, dégoûté de l'existence l'espace de quelques instants, et tripote la radio dénichée plus tôt pour comprendre le fonctionnement de la babiole. Pas longtemps. Il a un singe dans le dos qui s'agite et dans sa tronche rêveuse se mettent à brûler des milliers de cigarettes, installées sur des bougies et sur des chandeliers, dans une putain d'église, des tonnes et des tonnes de clopes, putain, derrière l'autel, sur les côtés de la nef, dans les niches où on fourre habituellement la vierge (et ça lui f'rait p't-êt' du bien à cette connasse !) et même sur les bancs où s'assoient d'ordinaire les paumés. Bordel y en a partout. V'là même le cureton qui débarque l'air hagard en s'allumant un cigare cubain de la taille du bras. Claque appuyée sur sa p'tite gueule. Enfoiré. Ses divagations plastiquées lui provoquent un ricanement aigu, le premier connard qu'a des tiges fumables, mort ou vif, faut qu'il lui en tape une. Un cri strident de rat le sort de sa torpeur, il se lève et se dirige vers les collets qu'il a installé quelques heures plus tôt. C'est le troisième et il retrouve un peu d'enthousiasme à l'idée de préparer la barbaque et de se faire un gueuleton correct.

 

 

Il a repris la route le long de la voix ferrée et la radio le fait encore sursauter alors qu'un nouveau clampin se met à lui parler par les ondes, au calme la famille, comme si c'était un putain de festival. Il se voit projeter l'objet de toutes ses forces contre un mur, mais il n'a qu'une vague idée d'où se trouvent ces derniers. Sa stratégie pour être ponctuel à son rendez-vous avec le grand air est simple : suivre le chemin de fer tout droit, ça fait un guide pour pas dévier, et attendre de voir un peu de lumière, avec si possible comme étape taper une viôche à un bon samaritain sur la route. Plutôt que d'exploser le tas de ferraille, le type se met à aboyer en retour sur le bougre qui vient de parler sur sa fréquence de sa grosse voix grave et eraillée :

 

Mais on est où là bordel? C'est la putain de kermesse dans ce métro?! Ecoute Akim, tu m'as l'air d'être un gonz correct, mais t'es le quatrième gadjo à me susurrer à la radio comme quoi j'ai tout ce qu'i'faut itou, commak, et de ce que tu m'décris ton équipe a pas franchement la tronche à se faire cirer les pompes. J'ai connu des offres plus racoleuses, mon pote. Moi j'continues ma route, et je passe pas d'entretien à la radio avec des p'tites salopes de manager. Si j'croise quelques gus qui m'emmerdent pas trop j'reflechirai p't'et' bien à m'associer avec eux. On verra.

 

Il est conscient qu'il a besoin des autres, même si c'est sans doute plus pour ses problématiques tabacologiques que pour ses besoins vitaux. Mais il continue sa marche, toujours direction nord-est, droit et inébranlable, et arrive enfin à un wagon. Les effets du plastique s'estompent, et il userait bien d'un endroit sec pour dormir quelques heures. C'est malheureusement sans compter sur la foule qui squattent les quatre coins du métro. Un robot à l'apparence relativement humaine sort du wagon et enclenche son logiciel de sociabilité. Le type est éberlué. Mal-à-l'aise et non sans avoir essayer d'exploiter la machine pour lui trouver du tabac, il prend bien vite congé à la recherche de quelque chose de plus organique, oubliant la petite sieste qu'il s'était programmé.

 

Il ne lui faut pas longtemps pour rencontrer un premier groupe d'humain. Il débarque avec la bouche en cœur des grands jours et ni une ni deux vérifie qu'il est tombé sur moins clodo que lui niveau fume. On l’accueille bien, c'est-à-dire, on lui offre une indus' qu'il aspire avec frénésie. C'est une famille, originaire d'on ne sait où mais pas du coin, pour sûr. Un accent de l'est, peut-être, fait chanter la voix du père qui semble diriger la troupe. Cosy. Après quelques premiers échanges, il comprend qu'il est tombé sur une clique de religieux plutôt zarb, à vouer un culte au dieu noir, et le ton monte après quelques blasphèmes qu'il profère pourtant avec mesure. La famille Death, de son joli petit nom, a des principes plutôt épais en matière de spîritualité, et les déclarations pas vraiment d'amour pour tout ce qui porte le nom de dieu du nouvel arrivant énervent pour le moins. Pas question cependant pour le type de compromettre une position tenue aussi longtemps qu'il s'en souvienne. Après une joute folklorique d'avertissement et de provocations malencontreuses, le type s'approche finalement de Rell, menaçant et ignorant tout rapport de force pour lui déclamer sans vergogne :

 

« Maintenant Padré, qu'est-ce tu vas faire ? Parce que si tu veux danser, j'vais te broyer les valseuses. »

 

Sans surprise, Rell en prend ombrage, et les coups commencent à voler entre les deux hommes. Il lance quelques jabs mais c'est Rell qui fait mouche le premier. Le type prend une droite sur la paumette, et bien que sans avoir été frappé fort, il se dégage d'un front kick dans le buste de Rell pour se désengager et aviser. Le gus qui accompagne la famille, Snoop, lui lance alors des menaces armé d'un couteau, et le reste de la famille se mobilise dans le but, il imagine, de transformer la viande de ses mollets en coppa. Aussi notre vaillant vagabond n'hésite pas à prendre ses jambes à son coup et à gambader vers la prochaine aventure. Il se permet quelques doigts d'honneur sur le départ et leur crie pour conclure l'entrevue :

 

« Tas de merde en toge ! »

 

Mourir pour une clope... Y a-t-il de meilleures raisons de mourir de nos jours ?

 

 

Finalement il débarque en trottinant depuis les rails direction sud-est jusqu'au lieu où squattent les membres d'un nouveau petit groupe. En arrivant à leur niveau, il s'arrête et se met à souffler avec fracas en s'arcant les mains sur les genoux. Au bout de quelques longues secondes comme ça, il se redresse et adresse à son nouvel auditoire un sourire transpirant de jovialité aigre et de rage éclatante. Sa cage thoracique s'élève et s'abaisse toujours avec rythme, et il se met à causer, essoufflé.

M'sieurs-dames bonsoir... Vous auriez pas des fois en vot' possession une tige à r'filer à un camarade dans l'besoin?

Il se remet à toiser les membres de l'assemblé, toujours avec ce sourire qu'on pourrait très bien interprété comme sympathique, ou bien comme exactement l'inverse. Après quelques échanges, il décide de suivre le groupe dont la guide lui fait l'effet d'avoir les pieds sur terre, et malgré l'absence impardonnable de tabac dans l'assemblée. Une aventure collective commence.