Copain comme cochons

Chapitre débuté par Jelani Mipira

Chapitre concerne : USSR Division Motörhead, Gueule de truie, Rōningrad, USSR - La Plume rouge, Jelani Mipira,

Ce texte vaut une bière !
La chasse au poulpe était terminée. Celle à la famille des adorateurs du dieu de la mort, pas encore achevée. Entre ces deux évènements, il restait un homme étrange, accompagné d'un servant docile. Les rumeurs les plus folles couraient sur lui; et l'USSR avait décidé d'en avoir le cœur net. Jelani n'avait pas faibli, quand il avait fallu battre le fer chaud sur la tronche de la pieuvre spatiale. Il s'apprêtait à faire abattre l'homme; simple principe de précaution. Mais une petite voix dans sa tête, une lueur d'humanité, une larme d'espoir, peut-être, venait de naitre. Après quelques échanges radios, après lui avoir démontré ce qu'il advenait de ceux qui refusait la reddition, il sentit vaciller l'âme fervente de son interlocuteur. 

Il lui laissa quelques heures pour réfléchir à son sort. Tout son avenir dépendrait des prochains mots qui sortirait de sa bouche. Il y avait fort à faire, sur le campement, et la Plume n'était jamais inactive; de l'aube au couchant, un tour de cadran et puis s'en iront. Alors que la nuit était profonde, et que Jelani montait la garde, admirant l'étendue du ciel aux millions d'étoiles, un bruit attira son attention. Une ombre, à l'horizon. Un toussotement. Il arrivait. 

Le black resta à son poste, ne le quittant plus des yeux, lui, la petite tache sombre qui grossissait péniblement; sa démarche laborieuse, son avancée pesante, comme à reculons. L'homme était-il bête, ou la bête était-elle homme ? Jusqu'ici obscurité, il se faisait petit à petit silhouette, puis couleurs, et enfin, masque à gaz. Le voila, ce terrible museau de manitou de la mort, ce charron d'enfer, palefrenier de la faucheuse, éradicateur de la vie ? Il ne paraissait pas si terrible, d'ici. Pourtant, le daimyo chercha instinctivement la hache qu'il portait à la ceinture.

Jelani le laissa s'approcher, sans aller à sa rencontre. Il ne l'humilierait pas, c'est certain; mais il ne lui réserverait pas l'accueil que l'on fait aux frères. D'inquisiteur de malheur, le voila prisonnier de guerre. Et les lois de cette dernière autoriseront le "professeur" à mettre fin à son existence à la première ruade. 


"Je suppose que tu acceptes de te rendre, Gueule de Truie ?"
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Pourquoi se battre ? Ce n'était pas la première fois que sa mission est mise en péril. Dans les tunnels, il était arrivé plusieurs fois que les cibles soient assez coriaces pour repousser leur assaut. Bien souvent, c'était l'incompétence de la piétaille aux ordres de Gueule de Truie qui n'avait pas su faire la moitié de ce qu'il fallait. Mais gueule de Truie ne s'était jamais fustigé de ces échecs. Les survivants puants des tunnels finiraient tôt ou tard par rendre l'âme.
Cependant, Gueule de Truie n'avait jamais eu affaire à un problème aussi sérieux. La diaspora l'avait séparé de ses familiers et il était impuissant face à cette épreuve. Une épreuve, oui. Dieu le mettait à l'épreuve. Et de taille.

Il s'était donc rendu. Sans opposer de résistance. Et les avaient suivis.

Le voyage avait duré plusieurs jours et il était bien traité. Quelques rares échanges avec les femmes et les hommes qu'il accompagnait lui apprirent qu'ils se revendiquaient d'un groupe. L'USSR. Gueule de Truie compris alors que l'ouverture des tunnels sur l'ancien monde avait déjà déclenché le pire. L'Homme reproduisait, tel que lui dictait sa nature, le passé. Ainsi que l'avaient enseigné ses Pères, ils reconstruiraient une société. Avec les maux qui l'accompagnent.

Au détour d'une colline, la radio que ses geôliers lui avaient gracieusement laissée, laissé échapper une voix. C'était Laura. Diplomate de l'USSR qui souhaitait s'entretenir avec lui. Il s'engagea alors une conversation.

- Donc pour commencer Monsieur, je suppose que Gueule de Truie n'est qu'un surnom et non votre vrai nom, est-ce que je fais erreur ?

- Gueule de Truie. C'est mon nom. On me l'a donné le jour de mon sacrement. C'est mon nom.
 
- Votre sacrement ? Qui est à l'origine de ce fameux sacrement, et dans quel contexte ?
 
- Les Pères de l'Église. Quand j'étais … enfant. Quand je fus prêt. Prêt pour devenir un inquisiteur. Pour entamer ma mission. La mission de chaque sujet de notre Église. Pour accomplir ... notre mission.
 
- Ok on parle donc d'une époque bien antérieure. Puis-je vous demander quelle est cette mission qu'on vous a confié en tant qu'inquisiteur ? Et quelle est la mission de cette Église ?
 
- Libérer les âmes. Libérer vos âmes. L'Apocalypse c'est déchainé. Parce que notre créateur l'a souhaité. Parce qu'il a tant regretté de nous avoir laissé sur sa terre. Parce qu'il a décidé que notre place n'y était plus. Alors, dans un dernier geste de bonté, il est prêt à juger nos âmes. À faire leur pesée. Mais seul les âmes libérées avant le second flache le pourront. Lorsqu'il déclenchera à nouveau l'Apocalypse. Alors. Les âmes encore sur Terre seront damné. À errer dans les Limbes. À tout jamais. Notre mission. Est de vous ... sauver. De vous sauver de vous-même.
 
- Dois-je comprendre que pour sauver mon âme je dois mourir avant le... second flash ?
 
- Oui.
 
- Je vois. Avez-vous ou avez-vous eu des acolytes sous vos ordres ?
 
- La foi est une révélation. Je n'ai pas eu la chance de convertir l'un de vous depuis notre diaspora. L'esprit de l'Homme est sale depuis qu'il a quitté l'Éden ... Il veut. Survire. Survivre dans son corps malade et souffrant.
 
- Quand a eu lieu cette diaspora ?
 
- Il y a peu. Lorsque les tunnels se sont ouvert. Offrant une porte vers le monde que notre créateur avait débarrassé des Hommes. Et voilà qu'il tente de la conquérir à nouveau ... De la salir.
 
- Avez-vous été en contact avec d'autres personnes de votre Église depuis cette diaspora ?
 
- Non
 
Les questions cessent un instant, la jeune femme semble prendre des notes
 
- Quand est-il de la famille Death et de la créature tentaculaire connu sous le nom de The Thing, quels étaient vos relations avec eux ?
 
- Les ... Deaths ? Je les ai croisés dans les tunnels. Là où l'Homme était encore à sa place. Sous terre. Prêt à se composter ... Mon seul contact avec eux a été lorsqu'ils ont tenté de marchander quelque vivres ... Pour nourrir leurs carcasses. La prison, de leur âmes. Je vous remercie par ailleurs de les avoir libérés de leur existence ... charnelle. Vous me demandez également ce qu'était la Chose. Pour moi ? Voilà une bonne question. N'avez-vous pas vu, à travers le récit de vos camarades, que cette créature était l'avenir ? Une créature qui devait aider le seigneur et ses sujets dans leur tâche ? J'ai vu tout de suite que La Chose était chez elle. Alors, je l'ai accompagné.
 
- Vous n'étiez donc pas leur leader ni de l'un ni de l'autre ?
 
- Non. Seulement des êtres, à qui notre créateur insufflait ses pas.
 
Un nouvel instant de silence.
 
- Hm je vois. Quand j'ai interrogé divers survivants sur votre compte, plusieurs d'entre eux ont prétendu que vous étiez le leader d'une armée de monstres et de pillards. Auriez-vous une idée sur l'origine de ces rumeurs ? Que vous prétendez infondés si je comprends bien ?
 
- Les Hommes ont peur. Les Hommes créent des légendes. Car les Hommes sont trop effrayés par le salut de leur âmes ...
 
- Très bien, je ne vais plus vous déranger très longtemps pour aujourd'hui. Que pouvez-vous me dire sur la personne de Tommy Pez ?
 
- Pauvre Homme il était. Son âme était emprise de son enveloppe. Étriqué par ses manques. Par ses besoins de drogues. J'ai été soulagé d'apprendre son salut. Là-haut, il a certainement été jugé apte au repos éternel ...
Et vous. Laura ? [...] En quoi croyez-vous ?
Croyez-vous que l'Homme n'a pas été damné ?
Et qu'il a encore sa place, entre les marais et les forêts contaminées ?
Qu'il a encore l'avenir pour engendrer de nouveaux soldats ?
De nouvelles proies aux souffrances ?
Qu'il ... n'est pas temps ... d'en finir ?!
 
L'interrogatrice reste un moment silencieuse devant ces questions, une main posée sur son ventre et les sourcils froncés.
 
- Je ne suis pas là pour discuter théologie aujourd'hui, ni pour essayer de vous comprendre ou de vous convaincre que ma vision du monde est meilleur. Le but de cette discussion est juste d'étayer des faits, de réussir à discerner le vrai du faux. Mais il n'est pas impossible que dans un futur proche je revienne vers vous pour approfondir le sujet de vos croyances.
Il me reste une dernière question à vous poser pour cette session.
Combien de personnes avez-vous tué depuis l'ouverture des tunnels ?
 
- Aucune. Que notre seigneur me le pardonne ... Mais ni moi, ni La Chose. Ni Tommy. Aucun d'entre nous n'a eu le temps d'envoyer des âmes égarées devant leur créateur. Seul vos camarades on accomplit cette mission.
Mais nous somme tous ... les sujets de Dieu. Il insuffle sa mission à tous. Que vous ne compreniez ou non.
 
- hm je vois. Je vous remercie pour votre coopération. Je reprendrai bientôt contact avec vous.
 
Laura raccroche sa radio.
 
Le lendemain, la radio de Gueule de Truie se mis à nouveau à émettre, comme celle de Lemmy, qui dirigeait le groupe de marche. Cette fois-ci la communication ne lui était pas directement destiné. Vers la fin de la communication, la voix parla de Gueule de Truie. << [...] On a aussi un prisonnier qui viendra afin que son procès ait lieu ! Les personnes voulant faire partie du Jury peuvent se faire connaître dès maintenant ! (Y aura juste à voter hein, coupable ou innocent, pas difficile comme job !) [...] >>

Un jury ? Quelques souvenirs lui revinrent. Parfois, lorsque ses Pères se réunissaient en conclave, ils devaient choisir de punir, ou de ne pas punir, certains sujets. Les sujets étaient représentés par un des Pères, qui devait représenter l'accusé et faire valoir ses droits. Ainsi que présenter un argumentaire en sa faveur. Afin, les Pères de l'accusation pouvaient rendre un verdict qui semblait juste. Alors que, bien que souvent inéluctable.
 
Quel pétrin, quand même se dit-il. Et peu de jours après, Roningrad apparu à l'horizon.

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Comme les journées étaient longues... Pour un prisonnier en attente du jugement dernier. Pourtant Roningrad fourmillait d'activités. Loin d'être un jardin Feng shui, le campement prenait des allures de bourgade crypto-anarchique, où le pragmatisme d'inspiration soviétique s'épouillait tendrement avec le libre arbitre des habitants des lieux, et de leurs invités. Le travail ne manquait pas, et tout ouvrier dur à la tache y trouvait son compte de sommeil ; l'ouvrage se défaisait dans la nuit, et, heureux Sisyphes modernes, les Samouraïs rivalisaient de cadence pour réparer ce qui s'écroulait, creuser ce qui s'effondrait, chasser ce qui se mangeait... Les trésors des bayous proches leur assuraient une certaine aisance alimentaire ; si toutefois, on exceptait les quelques nuages de moustiques qui, ravageurs, se laissaient porter par le vent d'Ouest pour se repaitre de leurs dernières forces. Le paradis, à un détail ou deux. 

Le captif avait été, bien entendu, mis au travail ; la prison ne dispensait pas de se nourrir ; et les écrevisses flambées au rhum, à défaut de cognac, n'allaient pas s'attraper toute seules. La pension gratuite n'existait pas encore. Au cœur de cet univers, béni par le destin, et transformé par le courage des camarades, la surveillance se faisait parfois plus douce, et l'autonomie plus grande. Un peu trop, au goût de Jelani. Il était grand temps que celui qui purgeait déjà une peine ait au moins la convenance de se laisser condamner. Quelques consignes, chastement ordonnées, et voilà que Martial lui dessinait une estrade, dirigeant les efforts de Kayla et Cornélius. Un concerto de marteaux, de scies, et de quelques insultes, se mêlèrent à l'atmosphère pesante d'un été précoce. Le trio ne ménagea pourtant pas sa peine, tant et si bien qu'en quelques jours, tout était fin prêt, placé perpendiculairement au cabanon initial, pour que, de son toit, le Professeur puisse ainsi contempler la scène. 

Deux jours passèrent encore, le temps que le Conseil des Daimyos Rouge définisse ce que devait être la justice de ce nouveau peuple. Il fallut ensuite distribuer les rôles de cette petite scénette attrayante, après avoir faire appel aux bonnes volontés. Et enfin, il fallait roder le grand spectacle, avant de pouvoir y accueillir leur invité de marque. Sur le podium, cinq zabutons* étaient disposés d'un côté; de l'autre, au milieu d'un tatami, un petit tabouret japonais. A un demi-mètre de lui, une bouteille de vodka, à demi-remplie, et, sur un porte sabre fait maison par un bricoleur du coin, un wakizashi** dans son fourreau. Jelani était prêt ; et tout semblait l'être. 

La soirée tomba rapidement sur la perle du Sud ; l'horizon, une ligne rougeoyante, céda peu à peu sa place à un velours bleu nuit, piqué de milliers d'opales laiteuses, aussi innocentes qu'intouchables. Un crépuscule de roi, pour introniser une justice populaire. La métaphore plut au black, qui se décida à convoquer l'assemblée pour inaugurer l’échafaud ; car s'en était bien un, à sa manière. Les haut-parleurs, qu'un électricien socialiste avait réussi à faire fonctionner, raccordant une éolienne à une batterie de camion, crachèrent quelques essais vocaux, avant que les sons ne se transforment en mots. Rapidement, la foule entoura l’installation nouvelle. Et Jelani, perché sur les tôles du cabanon, panthère d’un livre de la jungle apocalyptique, égraina quelques noms :
 
« Ruscherra »
« Cornelius »
« Sylvain »
« Tarek »

« Martial »
 
Si les appelés auraient pu craindre, en d’autres temps, en d’autres lieux, être jetés en pâture, ils savaient pertinemment ce qui les attendaient. Le professeur les invita à prendre place sur les coussins qui leurs étaient réservés.
 
« Camarades Samourais ! Vous avez devant vous le premier Jury volontaire du nouveau monde. Ils décideront, en leur âme et conscience, du sort des condamnés. Si la justice se doit d’être publique, il est de votre devoir d’y assister. Quoi qu’il arrive, soyez fiers, soyez forts, soyez nobles ; soyez inflexibles ; car du sort de notre avenir radieux, dépend de comment nous appliquerons nos lois. »

Il descendit de son nid et rejoignit, un instant, les curieux rassemblés. Il salua quelques-uns, rassura d’autres, sans s’immobiliser trop longtemps. Il grimpa bien vite sur l’estrade ; cet homme aimait prendre de la hauteur. Sans micro, il dut forcer un peu sa voix pour imposer un semblant de calme aux murmures qui se répandaient comme une trainée après une nuit orgasmique dans les bras de Zoot.

« Camarades Samouraïs ; pour cette séance, j’ai été nommé par le Conseil des Daimyos Rouges pour mener les accusations. Je jure de le faire sans arrière-pensée. Et je crois qu’il est temps de faire venir notre première inculpée. »

Il fit quelques signes à la foule, intimant l’apaisement. Il tonna d’une voie forte et abrupte, de celles qui ne meurent pas au fond d’une gorge, déterminées à écraser toute résistance, frappant du marteau thorien toute oreille peu attentive :

« Laëlithia ! »

Il marqua une courte pause, qu’il savoura, il faut le dire, avec gourmandise.

« Fais venir la première accusée Darianasta. »

*coussins japonais pratiques pour s'assoir en position Seiza sur une surface dure.
** petit katana

Le jour du jugement, premier de cette nouvelle ère avait sonné, enfin.

Voilà bien des lunes que les préparatifs étaient en cours, trop aux yeux de la comptable de la communauté naissante, mais ce n'était pas pour autant qu'elle se serait mouillé à se mêler de l'organisation d'un évènement de cette importance dont découlerait la justice des néo-communistes.

Rester légèrement en retrait, on aurait certainement pu la voir au côté de sa meilleure amie avec une cigarette au bec si elle en avait eu une, mais le monde n'était plus aussi beau et emplie de petits plaisirs que les précédents, il fallait donc se "contenter" de la meilleure amie.

Le discours est accueilli avec un sourire, bien heureuse qu'elle fût de pouvoir assister à cela, jusqu'à ce que son nom tombe,lancer telle une accusation à comparaitre pour un crime odieux. Pour elle, le son qu'elle tente de faire sortir de sa bouche reste mourir au fin fond de sa gorge, inaudible. Seule reste sa bouche entre ouverte, lui donnant un air parfaitement idiot.

Qu'avait-elle pu faire pour mériter un jugement surpris ? C'est le chien qui avait pissé sur la tente de Jelani, pas elle !A moins que ce ne soit pour les trois mures qu'elle avait eues l'impudence de voler dans les réserves dont elle avait la responsabilité ? Cornelius l'aurait vu et balancé ?!

'Même pas drôle !' fut sa première pensée en entendant la suite, tout en sachant pertinemment qu'elle changerait très probablement d'avis d'ici le lendemain matin.

Darianasta donc, la sans visage dont le teint jaunissant était de bien mauvais augure, la réhabilitation par le travail semblait avoir échoué et nulle once d'envie de vivre ne reviendrait habiter ce corps

Le bout de la laisse de corde qui venait s'entourait à la taille de la femme "masquée" récupérée des mains fermes de la soeur Bernadette, Laëli guide la prévenue au pied de l'estrade, murmurant tant pour elle-même que pour l'accusée.

"S'il y a encore un brin de lucidité qui m'entend là-dessous, dis-toi que tu vas entrer dans l'histoire. La première personne à profiter d'un jugement par la nouvelle USSR."

Face à l'estrade, un doigt délicat vient soulever le menton de Darianasta pour qu'elle que son regard puisse faire face à son accusateur.

"Je pense que tu a l'attention de l'accusée."

Ouais, bon, elle avait quand même quelques doutes à ce sujet, mais il fallait bien essayer d'y mettre les formes. Il n'avait qu'à la briefer sur ce qu'elle était censée faire aussi au lieu de lui faire des blagues pourris.

La vieille nonne avait l'air sévère, comme d'habitude. On lui avait confié le rôle pas très enviable de garde-chiourme. Darianasta qu'elle s'appelait. Pas très causante, pas très joyeuse, et passablement mollassonne. Bref, Bernadette n'était pas mécontente de se débarasser de ce boulet.
Elle avait bien tenté de communiquer avec elle, proposant une repentance, comme elle l'avait fait avec Isa, mais là. Même Dieu n'aurait rien pu y faire, un cas désespéré. Mais bon, elle n'était pas jurée, chacun ses problèmes.

Laeli lui prit la corde, et Bernadette se recula, soulagée de lui confier. Elle chercha du regard Jelani. Elle lui tirait son chapeau, être accusateur c'était pas facile surtout pour un homme comme lui, mais il savait être dur quand il le fallait, alors, avant de partir elle adressa un timide signe de croix en direction de l'accusée. Elle en aura besoin.
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Dans cet étrange tableau se cache un vieil ours. Enfin, se cache... disons simplement qu'il est parmi la foule rassemblée au pied de l'estrade. Enfin, parmi la foule... D'accord, il est un brin à l'écart mais c'est uniquement parce qu'une migraine des plus carabinées tire à feu nourri sur ses tempes et que chaque son - à commencer par celui de sa propre voix - n'est que surplus de douleur. Autant dire que ce Jelani fait déjà office de tortionnaire, le concernant. Mais bel organe, faut lui reconnaître ça. En tous cas, donc, Clétus est bien là, comme (un) convenu. Ça pourrait sembler anodin mais ça ne l'est pas. Sa présence comme son rôle à jouer sont officiels. Assentiment ou autorisation du Conseil - sorte de cercle restreint pour ce qu'il a pu en comprendre jusqu'ici - des Soleils Rouge et tout le tremblement. Son rôle ? Témoigner, voire commenter en temps réel - s'il le souhaite - sur les ondes publiques ce qu'il va pouvoir observer. Sans aucune censure, lui a-t-on dit. En somme, il est officiellement autorisé à juger ceux qui jugent sur la place publique. Lui, un non-membre de l'USSR, simple survivant parmi d'autres. Et croyez bien qu'il en pèse tous les avantages et inconvénients. Et il en est encore à se demander pourquoi il a ouvert sa gueule au lieu de rester bien planqué au milieu de nulle part...

Mais, au fond, il le sait. Ils sont nombreux à se méfier de l'USSR. Très nombreux. A peu de choses près, tous ceux qui ne sont pas de l'USSR, en fait ! Certains leur accorderaient bien le bénéfice du doute, d'autres préfèrent le concept de "présumés coupables jusqu'à preuve que j'avais raison", mais tous, à leurs façons, se méfient. Et ils ont bien raison ! Du moins, selon Clétus. Un survivant de ce monde-là qui ne se méfierait pas d'un groupe ayant su si vite rassembler autant de membres, un groupe aussi bien organisé, armé, efficace, s'auto-proclamant législateurs, juges et bourreaux, à la puissance si considérable que les possibles contre-pouvoirs à venir semblent rares, voire inexistants... Alors ce survivant-là serait un inconscient. Un fou. Voire un abruti fini. Ça se peut très bien. Et il se pourrait bien que Clétus soit le plus méfiant de tous ! Ce qui, paradoxalement, l'a conduit à être ici et maintenant, au beau milieu de ce dont il est parfaitement sain de se méfier. Et à devoir témoigner. Publiquement. Juger ceux qui jugent. A portée de voix, vue, balles, flèches, poings, pieds, couteaux, cordes de ceux qui jugent...

Finalement, c'est peut-être lui l'abruti fini.

D'autant que rien ne prouve que sa voix, celle d'un inconnu pour la plupart des futurs auditeurs, aura le moindre poids sur la méfiance, ou même la défiance, du survivant moyen. Et son accréditation, tout aussi officielle qu'elle soit, n'y changera sans doute pas grand-chose. Pour le survivant moyen déjà méfiant envers l'USSR, l'autorisation du Conseil des Machins de l'USSR, elle vaut peau d'zob ! Misère... Il faut pourtant bien que quelqu'un s'y colle, non ? C'est ce qu'il se dit, le barbu. Imaginez un peu que ces gens-là soient effectivement le salut de cette nouvelle humanité ? Ou au moins un truc pas trop crade, respectable et digne d'un certain niveau de confiance ? Faut bien quelqu'un pour en témoigner. Faire passer le message. Quelqu'un de neutre. Est-il neutre, le vieil ours ? Ça... Est-ce que quiconque l'est réellement ?! A l'inverse, imaginez que ce soient les pires enfoirés qui soient, l'USSR ? Du genre à maquiller leur tyrannie, leur soif de domination, leurs pires crasses par un joli mascara d'idéologie populaire et des porte-jarretelles de défenseurs des orphelins ? Hmm ? Faudrait bien quelqu'un pour en témoigner et le dénoncer publiquement, non ? Juste avant d'être à son tour rapidement "jugé", vu qu'il est sur place...

Misère... Nous verrons bien. Si son mal de crâne ne l'a pas tué avant le début de cette série de procès, bien entendu.
Martial grillait comme d'habitude une clope en inspectant l'état des bâtiments et chantiers de Roningrad, vérifiant que les ouvriers assignés à ceux-ci respectaient bien les plans qu'il avait établis et l'implantation correcte des lieux. Cette bourgade était son bébé, sa création, et il l'espérait un phare de civilisation et d'organisation urbaine dans ce monde que personne ne reconnaissait. L'estrade ne fut pas bien difficile à ajouter devant le cabanon construit par Ruscherra, simple agrandissement de celle qu'il avait déjà construite à son arrivée, futur plancher du bâtiment principal qu'il comptait bien monter sur son temps libre, quand il en avait entre les dessins des plans, la récupération des matériaux et la préparation de chaque chantier.

Lorsqu'enfin Jelani l'appela, il jeta son mégot sans oublier de l'écraser, il ne faudrait pas qu'il soit la cause d'un incendie, et s'avança pour venir s'installer sur un de ces petits coussins préparés pour l'occasion, pas des plus confortables mais sans doute bien mieux que les planches récupérées sur les bungalows abandonnés dans la forêt, bordant le bayou plus au nord. De sa place, il observa les accusés, les deux Sans-Visages baveux d'abord, ces poids morts dont l'espérance de vie avait été allongée dans l'espoir qu'ils finissent leur transition mais dont l'esprit semblait avoir été annihilé lors de leur arrivée dans le métro, n'ayant jamais exprimé quoique ce soit. Puis son regard se posa sur le plat de résistance, si l'on peut dire, Gueule-de-Truie, le fanatique que tous avaient pu entendre vociférer et hurler de rage face à de simples questions, un homme brisé par ses croyances, mais un homme tout de même, une personne vivante et pensante, bien que sa raison soit des plus vacillantes, mais cela, c'était sans doute le cas d'un certain nombre de survivants de cette contrée.

Il observa ensuite Jelani, juché sur le cabanon, se montrant tel un leader alors qu'il n'était qu'un homme, un beau parleur certe, qui savait attirer l'attention de la foule, c'était peut-être ça qui faisait sa force. L'architecte se perdit alors dans ses pensées, pourquoi s'être désigné volontaire comme juré ? Une idée folle ? Une envie soudaine de paraître devant la foule ? Non, il n'était pas du genre à apprécier être sous le feu des projecteurs, il préférait celui des chantiers. Alors pourquoi ? Il avait bien sûr toujours cru en une certaine forme de justice, bien qu'il ait toujours trouvé les lois de l'ancien monde stupides, conçues pour et par des débiles mentaux qui n'avaient qu'une très vague idée de l'aspect pratique de la vie, de ses contraintes et de ses nécessités, du haut de leur tour d'ivoire où ils résidaient alors, une cuillère d'argent en bouche et un balai dans le fondement.

Son regard retourna finalement sur l'avancée de Darianasta, du moins c'est le nom sous lequel on l'avait présentée lorsqu'il avait rejoint cet endroit avec Maitre Fu et le reste de son groupe, dont faisait alors partie le second accusé. La pauvre chose n'était même plus capable de se nourrir seule, il savait déjà quel serait son sort, et c'était pour le mieux se dit-il, la mort serait sans doute la meilleure chose qui pourrait lui arriver, un décès digne, honorable, celui d'un être humain à part entière. Il attendit alors que les autres jurés prennent place pour qu'enfin cette série de procès commence.