Les Filles du Feu - Moment choisi n°4

Chapitre débuté par Van Patten

Chapitre concerne : Van Patten,

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On a toujours ce vieux réflex qui consiste à croire que l’Université est la délivrance, la liberté totale et absolue, par rapport aux années collège. Cette fâcheuse tendance à dénigrer l’âge de la presqu’innocence, était le propre d’une jeunesse à peine adulte, profondément désorientée et névrosée au sortir de son adolescence, qu’elle réprouvait tant. Jusqu’à s’exécrer elle-même, comme l’effet miroir, elle reniait qui elle avait été toutes ces années durant.

A peine s’opérait le changement du corps; le duvet fonce, la pilosité du pubis devient drue, la collection des déceptions amoureuses, qu’on dénigrait aussitôt le passé en crachant allègrement dessus, en s’estimant mieux loti à présent. Mais le passé reste, quel qu’il soit, quel qu’il fut. Douloureux ou tragique. Heureux ou idyllique. Il reste.

Le mystérieux brun se retrouva, après ses cours, à la bibliothèque "La Maison des Feuilles", pour deux heures d’étude, une routine bien rôdée. Le nom de "Maison des Feuilles" était tout-à-fait propice pour ce haut lieu de méditation et d’étude. Elle devait compter un nombre incalculable d’étagères, lesquels présentaient aux chalands plusieurs centaines de milliers d’ouvrages en tout genre et sur plusieurs étages. Ce bâtiment renfermait probablement des millions de feuilles, en guise de page. Concentré de savoir et de connaissance universelle.
 

Ce nom avait été donné à cette prestigieuse bibliothèque en hommage à un étrange et obscur livre, qui marqua toute une époque. Un livre écrit par un certain Mark Z. Danieleswki, lauréat du Prix Maurice-Edgar Coindreau en 2003. Date qui coïncida, d’ailleurs, avec la rénovation totale et complète de l’édifice. Le comité central de la bibliothèque, en charge de sa gestion et de son administration, avait jugé bon d’inaugurer la sortie du livre en faisant sa promotion dans ses locaux, et faire ainsi d’une pierre deux coups. La renommée de cette bibliothèque fut sans cesse grandissante.
 

L’architecture et la décoration n’étaient pas en reste, il semblait en effet qu’un soin tout particulier avait été porté et mis en œuvre pour agencer tout cet univers de boiserie, de cuir, de verre, de laiton, de cuivre et de papier. Une décoration "Art Nouveau", totalement somptueuse et hors du temps, mettant en valeur des rayonnages entiers de livres de toutes sortes et de toutes couleurs. Le plus fascinant était probablement les escaliers sombres et ciselés de dorure, tout en fer forgé, sculptés certainement par un artisan au savoir millénaire, les carrelages immenses, en marbre d’Italie, joliment agencés en quinconce, la tapisserie Victorienne à l’étage, de rouge vif et de noir de jais, coupée par une boiserie murale en vieux chêne d'amérique, histoire de contraster le tout, donnait ainsi une touche tamisée et intimiste aux lecteurs plus discrets, favorisant le calme du cœur et des yeux. Les lampadaires n’étaient pas en reste; une incommensurable collection de luminaires de toutes tailles et de toutes formes, mais au style "Art Deco" bien ancré, trônait ici et là, éclairant tantôt avec parcimonie, tantôt avec force, dans un jeu d'ombre et lumière étonnant.

Mais ce lieu était empreint d’un indescriptible mysticisme et d’une aura quasi occulte, probablement hérités, ou évaporés de livres dont l’existence même, avaient presque disparu de la mémoire collective. L’étrangeté de ce bâtiment résidait dans le fait qu’il paraissait bien plus petit à l’extérieur qu’à l’intérieur. A l’intérieur, il y avait des centaines de pièces à perte de vue, une bizarrerie architecturale qui avait longtemps déstabilisé le brun, jusqu’à l’intriguer et accaparer son esprit de longues heures durant; Il n’y avait probablement pas une seule salle ou pièce dérobée, qu’il n’avait pas visité, de gré ou de force, en toute légalité ou par des moyens détournés. C’était d’ailleurs ainsi qu’il était tombé sur un ouvrage d’un autre temps complètement abimé et élimé; un recueil de nouvelles rédigé par un certain G. de Nerval, intitulé, "Les filles du feu".

 

Il ouvrit au hasard une page. Elle pointait sur le numéro 69. Il lut un bref passage dont visiblement l’histoire narrait un amour contrarié avec une certaine Octavie, petite et charmante anglaise qui vivait à Naples. Cette histoire, après une brève lecture, semblait faire écho avec sa propre vie. Il eut un haut-le-cœur et se frotta le visage abondamment, avant de se décider à passer à une autre page. Le hasard fut encore sollicité, et cette fois, ladite page pointait au 451. La température à laquelle le papier brûlait en unité fahreneit, étrangeté totale. Sans réellement s’en rendre compte immédiatement, à l’instar du bâtiment lorsqu’on y pénétrait la toute première fois et que l’on découvrit une profondeur cyclopéenne, il fut happé par la nouvelle d’Adrienne. Comme un entrefilet dans un journal, qui le plongea brutalement dans de lointains souvenirs de fêtes villageoises, près de sa campagne profonde d’alors. La description de la mystérieuse brune Adrienne, lui remémorait le visage de Cristina; Belle, hautaine, passionnée, terriblement ardente. Une fille du feu et surtout un amour brisé.
 

Irrésistiblement, il continua à lire la nouvelle avec fièvre et intensité. Le narrateur se confondait avec lui-même. Etait-ce son alter égo d’un autre temps qui lui écrivit par le biais d’une lucarne temporelle? Ainsi, l'auteur du livre revenait sur ses années qui ont passé, pour constater le naufrage du temps avec amertume: L’ombre d’Adrienne planait encore non loin de l’abbaye du village, elle était morte depuis longtemps déjà. Un frisson violent le parcouru à la fin de la nouvelle, et qui se mua ensuite en spasmes incontrôlables. Cela lui fit presque lâcher le bouquin de ses mains tremblantes. Ils étaient morts l’un pour l’autre, pas littéralement, mais c’était tout comme. Un goût acide puis amer lui agressa violemment le gosier, alors que la nausée montait subrepticement, avant de se calmer. Il déglutit longuement, puis reprit sa lecture effrénée. Seul, il poursuivit ses chimères à travers ce livre maudit. 

Le brun parcourut ensuite les autres nouvelles, "Sylvie", "Angélique", avant de finir sur "Nuit perdue" et "Dernier feuillet". Il ferma le bouquin, tout chamboulé, et le jeta violemment contre le mur adjacent du petit bureau. Une odeur de renfermé et de poussière bientôt lui agressa les narines, une odeur qu'il n'avait pas remarqué lorsqu'il était rentré. L'espace même du bureau semblait être devenu plus exiguë qu'auparavant et la lumière subitement plus indigente, filtrait à peine à travers les vieux stores entrouverts. Une seule chose l'obsédait à présent; il voulait sortir de là à tout prix.