Le Serpent - Moment choisi n°7

Chapitre débuté par Van Patten

Chapitre concerne :

Musique d’ambiance: https://www11.zippyshare.com/v/NQdxphUL/file.html

Ce n’est pas la violence de l’Homme sur lui-même, ou la perte d’un être cher qui a le plus raison sur l’esprit humain -en réalité il était solide assez, pour endurer toutes ces blessures qui jamais ne cicatrisent. Non, la chose la plus insupportable ce sont les errances sans but et sans ligne directrice. Juste des pérégrinations indéfinies dans le vide de l’espace, entre les interstices du temps qui passe. Le corps restait semi-éveillé, seules les fonctions motrices faisaient encore leur office, obéissant à peine à l’unité centrale, le cerveau gourd et endormi, pour se mouvoir vers nulle part. Ici ou ailleurs, qu’importait au fond. Au mieux, l’Homme était mort, au pire, il était devenu la pire des bêtes. Au milieu de tout cela, la santé mentale était une chose bien précaire qu’il fallait préserver coûte que coûte.





Quelque part dans un vieux complexe commercial abandonné, Lucas, erra entre les rayonnages et les encarts publicitaires à perte de vue, tel un zombie dans un piteux état; écorché aux mains et à l’abdomen, il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours, alors qu’il commençait à divaguer très dangereusement. Comme si son esprit prenait de l’indépendance, il se retourna contre lui-même en se personnifiant en un ennemi mortel, dans le but d’abréger ses souffrances. Son cerveau reptilien, zombifié, enclencha un vieux mécanisme de survie pour rompre l’équilibre fragile du thanatos et de l’éros. Féroce combat dualiste, entre la vie et la mort.

Espèce d’imbécile, tu es tout seul à présent; l’espèce humaine n’est plus, alors pourquoi t’échiner à vivre dans cette condition abjecte de sous-homme? Es-tu un sous-homme, petit insecte insignifiant? Laisse donc ce souffle en toi s’estomper, jusqu’à s’étioler. Oui, couche-toi au sol, sur le côté, et laisse-toi partir dans un dernier murmure expiré. Couard! COUARD!

Putain mais je pense à quoi moi… Que m’arrive-t-il… J’ai si faim que je divague et pas une seule boite de conserve dans tous ces putains d’étals de merde ! Bordel! BORDEEEEEEEEEEL DE MERDE!

Alors que sa voix, portée dans toutes les directions, se répercuta sur tous les murs du complexe en écho aigu, il dériva de plus en plus vers une douce folie qui ne disait pas son nom, entre douleur du corps insoutenable et peur de mourir. Il se traina enfin laborieusement entre les rayons pour continuer son investigation. Une seule chose l’obséda; la mort été imminente.

Fils d’Adam, tu es solide… inutile petit de tas de chair faible que tu es. Tu as lutté contre vents et marées, tu as même résisté à l’appel des sirènes qui voulaient te noyer, mais la mort est l’ultime délivrance. Qui a parlé de se suicider? Laisse-toi juste partir, allonge-toi… au sol. Sois digne, sois grand. Isabella t’attend. Tu n’es plus que l’ombre de toi-même, alors qu’à l’ombre de ce gigantesque Mall, le feu divin dérobé par le Titan Prométhée, ne t’a été d’aucune utilité. Petit être d’émotions et de secrets.

Le Crooner se gifla violemment à plusieurs reprises, pour s’extirper de ses délires mortifères. En conséquence de quoi, il grogna de sa propre violence contre-lui-même. Mais violence nécessaire pour le coup. Il frotta ensuite sa joue échauffée, puis les paupières et le visage. Il se gratta même longuement la barbe. La sournoise voix s’estompa doucement dans sa tête, pour le moment. Finalement, il se tint l’abdomen, de faim déjà, mais aussi et surtout de douleur, due à une profonde perforation, qu’il n’avait pas su soigner convenablement.

Je dois me concentrer sur autre chose. Putain je dois me ressaisir…là… la folie est en train de s’emparer de moi, bon sang… Mais qu’est- ce qui m’arrive?! Qu’est-ce qU’IL M’ARRIVE?!



Il se traina lentement vers le changement d’étage, la tête toujours embrouillée. L’élévateur était explosé et déraciné de sa base, il se tourna alors vers des arcades qui s’ouvraient sur des escalators inanimés probablement depuis des lustres, à en juger l’état de rouille avancé sur les parties métalliques. Ce fut difficilement qu’il gagna le second étage et constata ainsi qu’il était tout aussi immense que le rez-de-chaussée. Il ne voyait pas le fond du complexe. Quant aux aux sous-sols, eux étaient visiblement condamnés à tout jamais dans un silence effroyable. Impossible donc d’y accéder par les escaliers. Devant lui, au second étage, se dressait des tas et des tas d’étals renversés ou debout d’ailleurs, dans toutes les directions où pouvait se poser son regard. Il se vit perdu au milieu de tout un tas de brocs et de bric-à-brac divers.

Dieu ne m’abandonne pas s’il te plaît, je t’en conjure. Je ne suis pas le meilleur des Hommes, oui, j’ai tant et tant péché et je n’ai pas toujours été fier de mes actes… Porte-je ne serait-ce qu’un seul atome de bien en moi? Alors fais-moi pénitence... car qui en serait le plus à même de pardonner, si ce n’est Toi…

Prenant son visage dans ses mains ensanglantées, il se mit à genoux en plein milieu du titanesque Mall, dans une allée spécifique à l’alimentation générale. Tous les présentoirs manifestement étaient vidés, et probablement depuis des années, qui plus est. Il n’y subsista pas une seule chose encore utile pour lui, pas même pour calmer une faim dévorante. Et pour couronner le tout, la soif allait le tuer d’un jour à l’autre. Soudain, comme un flash intemporel, son esprit taquin, à nouveau, lui joua une vieille séquence, lui l’amateur de film: "Il faut sauver le Soldat Ryan". Il se permettait une douce ironie sur sa propre condition, alors que c’était lui qu’il fallait sauver présentement. Ces vieux classiques, il les avait tous visionnés avec son paternel. Chaque séance cinématographique avait un sens caché, un message derrière, qu’il devait décrypter d’abord, puis méditer ensuite, sur son discours et sur sa portée philosophique.

Béni soit le Seigneur qui porte mes mains au combat et mes bras à la guerre, Il rend mes pieds semblables à ceux des biches, Et il me place sur mes lieux élevés pour tendre l'arc d'airain. Tu me donnes le bouclier de ton salut, Ta droite me soutient, et je deviens grand par ton éternelle bonté…

Le trentenaire qui avait perdu toute sa superbe, craqua et commença à s’effondrer en larmes chaudes tout en reniflant bruyamment. Son cœur littéralement au bord de l’explosion, il s’affaissa encore plus sur lui-même, sous le poids de la douleur dont il n’arrivait plus à réprimer son épicentre. Il s’affaissa jusqu’à toucher le carrelage brisé et froid, de son front.

…éternelle bonté…
 …Mon Dieu….oh…
…Isabella tu me manques tellement… Tellement…  Tellement… Terriblement…

Insecte, tu n’es rien du tout qu’un pauvre petit pleutre et lâche. Ta vie se résume à perdre, dans tous les sens du terme. Tu vois que même-toi, tu ne te supportes plus, alors laisse-toi partir, rends-toi service. Isabella est en paix maintenant. Et je le vois qu’elle te manque. Elle nous manque tellement. Alors sois en paix aussi avec elle. Soyons en paix avec nous-même. Laisse-nous mourir, Lucas. Laisse-nous mourir dignement.

Il chuchota ensuite, jusqu’à hurler à tue-tête.

Non..non…….noooooon…..nooOOOON. NON! NOOOOOON PUTAIN! JE NE VEUX PAS BORDEL! J’ai dit…. NON!

Il reprit le ton de sa voix, un peu plus bas, et répéta intelligiblement chaque mot comme pour s’en convaincre. Convaincre surtout son esprit tenace et récalcitrant, qui se liguait contre lui-même.

Je-ne-veux-pas…non.

Il s’allongea sur le côté ensuite en sanglotant, tandis que la fatigue l’étreignit d’un coup d’un seul, et conjuguée à la faim, elle le fit ainsi sombrer doucement dans un petit sommeil réparateur.

Isabella, tu es le leader de mon cœur, toi aussi… je te pardonne de m’avoir abandonné sur cette putain de terre, seul... Où tu es à présent, hum? Tu es bien en paix maintenant j’espère? Isabella… tu me manq….

Ce qui devait être que quelques heures, dura toute la sainte journée. Le brun s’éveilla à la tombée de la nuit, avec du gaz plein la tête. Les yeux dans le vague, il était totalement sonné par ses sérieuses blessures. Très vite, il se mit sur pieds et claudiqua jusqu’à l’escalator. Là, il se secoua tout le corps pour s’ébranler précautionneusement vers le bas, et regagner très vite l’entrée du centre commercial, avec comme seul butin, son sac rempli de quelques brols utiles. Mais toujours pas une seule conserve à se mettre sous la dent.

Dehors, le silence était de cathédrale et la nuit noire qui estompa la clarté du jour, plongea tout le parking dans les ténèbres des plus inquiétantes. Il s’avança jusqu’à rejoindre un tout petit sentier rocailleux, armé de sa lampe-torche accrochée à sa tête. Là, comme envoyé par le destin, un serpent d’une belle taille le surprit sur la route étroite. Pas vraiment menaçant, pas vraiment innocent, le reptile sombre, tenta de se frayer un passage dans les fourrées derrière un petit bosquet. Lucas agit avec une telle vivacité malgré son état, car il savait que c’était son unique chance, et si le gros serpentin de chair bien juteuse lui filait sous le nez dans les fourrées, jamais il ne pourrait l’en débusquer. Aussi, il sortit agilement sa machette et se glissa derrière la tête du serpent. Un seul coup adroit suffit pour lui sectionner tout net la tête inutile au menu. Un sang sombre et épais commença à couler et souiller les pierres lisses alentours, jusqu’à se répandre sur le bas-côté, dans les herbes hautes. En moins d’une petite demi-heure, il avait écorché l’animal de fortune, pour en faire un festin bourratif. Le reste de la viande fut préparée en conséquence, pour sécher au soleil ultérieurement. Pour l’heure, il fallait reprendre des forces et se dépêcher à s’évanouir du paysage local.

On dit que les voies du Seigneur sont impénétrables…n’est-ce pas, hum…

Effectivement l’entendement du brun s’en vit tout ébranlé, tant le hasard semblait totalement exclu. Était-ce un miracle ou une rencontre totalement fortuite?

…et si ce n’est l’œuvre du destin, entre les mains de Dieu, finalement d’où était sorti ce serpent? Et impossible que j’ai pu le repérer, par ma seule volonté, dans cette foutue pénombre... Quelque chose m’y a attiré. Et une autre chose l’a fait sortir de où il était…

En profonde réflexion, il se posa mille et une questions sur ce qu’il venait de se passer sous son nez. En bon spectateur aux premières loges, il n’avait rien compris de ladite scène. Et pour cause, cela relevait du miracle pur.

…mais quelle est cette diablerie… le serpent est le signe de Satan… est-ce que je crois encore à ça? Père… le Diable règne-t-il vraiment sur terre?!
…père je n’arriverai jamais à ta hauteur… mère, je t’ai tellement déçu… votre fils unique… vous m’avez tout donné, jusqu’à votre vie…
…j’ai été puni par où j’ai péché n’est-ce pas… Isabella n’a pas su me donner un fils…
…en réalité le risque était trop grand…le corps des femmes sont de vraies éponges hum…ces radiations ont ruiné notre précieux patrimoine génétique putain…ils ont bousillé son corps…
…on n’a pas su…non on n’a pas pu prendre ce risque… et puis ce monde sans aucun avenir…
…était-ce bien sérieux?

Il leva ses yeux tristes au ciel et aperçut facilement, en l’absence de toute pollution lumineuse, la toile céleste et son fond sombre impacté de dizaines de pléiades, constituées chacune de milliers de petits grains luminescents; Les étoiles. Elles voguaient dans l’univers, seules, elles aussi, et Dieu était probablement bien au-delà d’elles encore. Isabella était peut-être là, quelque part aussi. Finalement il regagna le complexe commercial, pour s’établir le temps d’une nuitée. Revenu en son sein, rien n’avait changé depuis tout à l’heure, si ce n’était son insatiabilité calmée. Il parcourut rapidement l’aile où se vendait tout un tas de matériels pour le camping. Il y fit ses achats, puis resquilla, sourire aux lèvres, en l’absence de la petite caissière, probablement à l’air candide et joyeuse.

Avant d’aller se coucher dans une cabine d’essayage, le cœur lourd, il déballa soigneusement son sac de couchage dérobé plutôt, au store Dick's Sporting, pour y mettre confortablement tous ses aises. Une dernière fois, il jeta son regard triste à travers une immense baie vitrée à proximité, encore inaltérée et revint ensuite poser les marrons sur son anneau en argent qui enserrait son annulaire droit. Signe de témérité et d’audace, tout ce dont il était dépourvu à cet instant précis. Il l’ôta lentement pour en observer longuement les glyphes joliment ciselés. Et comme un rituel, il embrassa l’anneau, avant de le mettre à l’autre annulaire, le gauche, en signe d’affectivité pour une personne chère à son cœur.

On n’a jamais été marié… mais je sais que je t’ai aimé de toute mon âme, comme si tu étais mon épouse… Mon seul regret; ne pas te l’avoir dit si souvent…
…maintenant je comprends père… ce trésor inestimable…
…l’amour que tu avais pour ma mère…
…faut le vivre… je le comprends oui...

Une longue pause, car son cœur avait explosé depuis bien longtemps, mais plus aucune larme ne pouvait sortir de ce corps meurtri.

Si tu pouvais admirer encore ce ciel de cette hauteur…tant de perfection, voir la mer et le ciel se marier à l’horizon… ouvrir les yeux chaque jour que Dieu fait, et être irrité de cette lumière et de ces couleurs…