Le loup de mer noyé

Chapitre débuté par Clétus

Chapitre concerne : mel, april, Clétus,

Ce texte vaut une bière !
Leur "mission" officielle était accomplie et rondement menée mais l'ours avait insisté. Il ne voulait pas rentrer tout de suite, trop content de se dégourdir les jambes ailleurs que dans un champs d'avoine et en si bonne compagnie. Mel était un peu plus mitigée mais le barbu l'avait convaincue car, là, tout près, il y avait un décor de rêve qu'il voulait absolument lui montrer : un bout de plage, aux pieds des montagnes qui bordaient l'océan à perte de vue. La perspective de se dorer un peu la pillule au bord de l'eau avec son Jules avait eu raison des dernières maigres réticences de la rousse.

Clétus connaissait cet endroit pour l'avoir arpenté, il y a ce qui lui semble être une éternité, en compagnie de la jeune Mia. Un excellent souvenir, pour lui, à tout point de vue. Là que Mia s'était ouverte à lui, là que Laura, par radio, les avait convaincus de venir à Roningrad pour témoigner et constater que l'USSR était bel et bien l'avenir radieux annoncé, là qu'ils avaient trouvé la fameuse arme qui ferait briller les yeux injectés de sang des "va-t'en guerre de la paix". Et, pareil à un bon coin à champignons où l'on est sûr de trouver quelque chose, l'endroit réservait une nouvelle surprise... Un voilier !

L'embarcation était là, déposée sur le sable par les alizés et le tranquille va-et-viens des vagues. Juste le temps de vérifier, à l'abri, que personne ne l'occupait ou n'avait débarqué sur la plage puis le petit couple alla l'inspecter. L'ancien propriétaire s'y trouvait toujours et, s'il avait la peau tannée, voire brûlée, par l'astre solaire, il est clair qu'il n'avait pas vu le soleil depuis bien longtemps. Pour qui a vécu trop longtemps en ce monde nouveau, ce type de scène, il faut bien le dire, n'émeut plus comme elle le devrait et le corps sans vie alla donc nourrir les poissons sans trop de cérémonie... Le voilier, lui, n'était pas bien grand, fait de brics et de brocs, et ressemblait, selon Clétus, à ceux utilisés sur les rives indonésiennes ou de Madagascar. Bref, un bateau de riche, quoi. Ce qui n'empêcha pas le vieux barbu, très peu matérialiste et s'accommodant tout aussi bien d'une Lada que d'une Ferrari du moment qu'elle roule, d'apprécier la trouvaille !

Le couple qui, bien que parfaitement conscient de ce qu'impliquait la survie en ce monde hostile, s'efforçait tant bien que mal de jouer néanmoins les touristes en pleine idylle, pour leur plaisir mutuel, ne tardèrent pas à s'imaginer prendre la mer en amoureux ! Peut-on rêver mieux quand l'amour est encore frais, passionnel, que de voguer loin de tout sous le soleil, portés par le vent et baisant du soir au matin ? Hm ? Même le vieux Clétus, fort de son expérience, connaissant les affres du temps qui dégrade tout, ne se privait pas des illusions qui bercent jusqu'à endormir même le cynisme ! Vivre d'amour et d'eau fraîche, n'est-ce pas ?

Sauf que là, on parle d'eau salée. Retour à la réalité comme un autre. Comme cet autre petit bémol : concernant la navigation, la rouquine et le barbu sont des billes. Après avoir constaté l'absence d'un moteur, Clétus commença même à chercher les rames, c'est dire. Il fallut que Mel s'interroge sur le fait que les espèces de draps rapiécés reliés aux mâts et les cordages n'étaient peut-être pas là uniquement pour l'aspect esthétique pour que les deux tanches commencent à être sur la bonne voie... Mais ce ne fut pas le retour au réel le plus violent, ils en rièrent d'ailleurs plus qu'autre chose. Le choc, le vrai, arriva plus tard.

Quoiqu'il en soit, malgré l'inexpérience flagrante des deux marins d'eau vraiment très très douce, ils finirent par embarquer et vogue la galère ! L'aventure était paisible et le temps relativement clément pour peu qu'on supporte les coups de soleil mais le va-et-viens des vagues, s'accordant plutôt bien à celui des amants, rendait tout plus supportable ! Du moins, jusqu'à un certain point... Il ne fallut pas si longtemps pour comprendre que si Mel hésitait à rentrer au bercail, ce n'était pas uniquement pour s'assurer que l'USSR ne vire pas de bord ou pour revoir Laëli et son bébé... Leurs réserves étaient dangereusement basses. Mais ça irait ! Clétus était aussi bon pêcheur que mauvais marin !

Sauf que les jours passaient et toujours aucun poisson... PAS UN SEUL !! Et les réserves qui baissaient aussi vite que la faim montait... On s'habitue à boire de l'eau salée. Au goût, du moins ! Mais l'organisme, lui, ne s'y habitue pas tellement. C'est qu'il faut lui laisser un peu de temps, à l'évolution ! Plus on boit et, paradoxalement, quand c'est salé, plus on s'assèche. Parrallèlement, la "migraine" s'installait lentement mais sûrement du côté de l'ours, comme l'inquiétude devait le faire chez la rousse. L'idylle commence à prendre une drôle de tournure quand on commence à s'imaginer crever la dalle sur un voilier pourri qu'on envisage de bientôt partager avec un loup-garou affamé...

Mel n'est cependant pas du genre à s'avouer facilement vaincue, qu'on se le dise ! Elle entrera en tous cas dans l'Histoire comment étant la première à trouver un remède relativement efficace contre la peu conventionnelle "migraine" du grand barbu ! Il s'agissait d'une sorte d'aspirine mais qui ne se présentait pas sous forme de cachet mais plutôt de poudre mais qui n'était pas effervescente ou à diluer dans l'eau et ne s'appeler d'ailleurs pas aspirine mais cocaïne. L'effet fut des plus probants ! Clétus avait toujours faim, soif et un mal de crâne de tous les diables... mais il n'en avait plus rien à foutre ! Il s'activait sur le voilier, se sentant à l'étroit, jouant sur les cordages, hissant la voile même quand elle l'était déjà - de façon métaphorique ou non -, ramait à mains nues, parlait beaucoup et même trop sans doute... Paroxysme de l'espoir qui renait, il finit même par leur trouver du poisson. Si. Du poisson qu'il alla, aussi, pêcher à mains nues. Ouais, ouais. Mel ne pouvait voir tout le processus mais force est de constater qu'elle voyait son barbu fixer la surface de l'eau puis, soudain, s'y jeter en poussant un grognement proche du jappement, disparaître puis reparaître avec un sar, un bar ou un turbo entre les dents ! Autant dire que tout fier, il remuait d'autant plus la queue ! Cela étant, la rouquine n'était pas du genre à s'en plaindre. Non, ce qui ne manquerait certainement pas de l'inquiéter, c'est l'Acier. Plus l'ours s'activait malgré la "migraine", plus l'Acier blanchissait, s'intensifiait. Plus que d'accoutumé, Clétus semblait voir et entendre des choses qui lui étaient, à elle, parfaitement inaccessibles. Il n'était pas rare qu'elle le voit renifler ceci ou cela, pas rare que, sans trop de raison, il se mette à haleter... Soyons francs, elle ne s'étonnerait presque plus de le voir soudain se gratter derrière l'oreille avec le pied...

Mais, au moins, les réserves recommençaient à gonfler ! Ils pouvaient s'en sortir !! Tout n'était plus qu'une question de temps ! Une course contre la montre : arriver à terre avant que Clétus ne deviennent... autre chose. Combien de temps depuis sa dernière transformation ? Six lunes ? Huit ? Neuf ?!! Les dernières semaines avaient rendu difficile la perception des jours qui passent, faut avouer ! Mais ça irait ! Tout se passerait bien ! Le poisson est succulent ! N'est-ce pas ? Tiens... le temps est en train de tourner, là, non ? Le vent se lève et ne tarde pas à charrier des nuages bienvenus pour apporter, enfin, un peu d'ombre ! Enfin, un peu... Beaucoup d'ombre ? Houla, ils étaient pas blancs, ces nuages, il y a cinq minutes ? Et le retour du crachin serait franchement apprécié si on tanguait pas autant... C'est normal, ces vagues ?!

Au premier coup de tonnerre, les éléments se déchainèrent presque aussitôt ! Le petit voilier sembla se faire plus petit encore et, surtout, atrocement fragile alors que les vagues venaient le frapper quand elles ne le recouvraient pas carrément. Le vent tournoyait et pris totalement les commandes de l'embarcation dont les occupants n'étaient clairement pas capables de le manier en pareille circonstance. L'obscurtité était quasi-totale, comme si la nuit était soudainement tombée en plein midi ! Seul les éclairs, qui se multipliaient, apportaient un fugace éclairage aussi vif que bref. Et à chaque fois que les veines lumineuses se répandaient sur la voûte de jais, devant Mel se dessinait les contours de la silhouette du grand Clétus, debout mais courbé, une posture d'animal apeuré... Et lorsque le flash lumineux s'éteignait, dans le fracas et le noir, ne subsistait alors de visible que les deux billes d'acier plus luisantes que jamais... Fixant la rouqine... Et, pourtant, plutôt que menacer, elles semblaient supplier.

Quand la vague de trop, plus virulente que les précédentes, arriva. Elle ne vînt pas les mains vides. Elle apporta, avec elle, une seconde embarcation similaire qui heurta - peut-être sciemment - la leur. Et, emportée dans son élan, cette vague généreuse emporta aussi Clétus - si c'était bien toujours lui - par le fond.
Ce texte vaut une bière !
Le temps paraissait s'être concerté avec l'astre solaire. Tout semblait au ralenti, voire même arrêté dans sa course. Le soleil fustigeait toute chose, si intransigeant en martelant implacablement de sa chaleur démentielle. Le vent, lui, s'était carrément absenté. Pas un seul nuage à l'horizon.
Occasion rêvée pour s'octroyer un plongeon dans la mer, sans y plonger véritablement car April craignait d'éveiller quelques monstres issu des profondeurs. Après tout, si un être pourvu d'immenses tentacules pouvait errer sur le sol ferme, tous un tas de congénères consanguins ou non, étaient susceptibles de la dévorer après l'avoir entrainé dans les fonds. De fait, à chaque immersion dans l'eau, les mouvements étaient drastiquement économisés.

La chaleur écrasait de tout son poids en ce jour et le moindre effort bouffait le peu d'énergie qu'elle avait. Une dose s'en était allée lors de la remontée d'une bouteille contenant de l'eau filtrée. Pas aussi fraîche qu'espérée mais au moins ce n'était cette saveur tiédasse. Vidée de moitié, la sensation de moins cuire était satisfaisante. Caresse du vent, chassant quelques brins roses de la nuque. Enfin ! Même la sueur parsemant sa peau lui paraissait un bienfait. Clôture des paupières, hissant haut le visage, jusqu'à ressentir de l'ombre. Voeu silencieux pour de la pluie, capable de danser rien que pour cela. Inutile cependant de se prêter à cette activité car les éléments seraient les seuls maîtres à bord.
Fulgurant changement de climat. L'oeil orageux contemple la nuageuse valse assombrie dans le ciel, la moue gagnant les lèvres. Sans paniquer, n'est pas rassurée pour autant. Le pas vif mais titubant, faute à la houle, de remonter deux bouteilles sur les quatre. Celles restant seront certainement éclatées contre la coque.

Ce premier coup de tonnerre résonne sinistrement. Au même moment, elle pousse sur la porte du cockpit afin de la refermer, le clic entendu la soulage. La pluie, si attendue, se déverse avec force de bruit. Les éclairs zébrant le ciel obscurci sont un spectacle haut en adrénaline à observer.
Un regard vers la boussole qui ne parvient à se stabiliser. Connaître son exacte position la rassure mais jusqu'où serait-elle possiblement entrainée malgré les efforts à dompter ce voilier ?
Des secondes, des minutes, des heures à braver la fureur décuplée et si atrocement violente des éléments ? Nulle perception du temps. Juste un corps raidi à l'extrême, les mains manipulant malaisément le gouvernail. Son coeur va jaillir hors de sa poitrine et c'est cela qui la tuera. L'excessive pâleur marbre les traits où ruisselle la sueur froide. Les yeux agrandis soumis à cette alternance de clarté lumineuse et de sombre opacité ne distinguent que trop tard la silhouette du navire, ne l'identifiant pas comme tel, d'ailleurs. Manoeuvre amorcée afin de prévenir le choc mais la mer en avait décidé tout autrement.

La vibration du heurt gagne l'entièreté du voilier, présageant de possibles avaries à déplorer.
Quelque peu sonnée après avoir été projeté contre la cloison. Les doigts gourds tâtent l'arrière du crâne d'où un mince filet de sang s'écoule mais elle écopera surtout d'une belle bosse. Le corps se relève lentement, la main en appui. Le tangage est moins violent, déjà une satisfaction. Péniblement, de se déplacer jusqu'au gouvernail qui ne répond tout bonnement plus. Il est temps d'aller faire une inspection minimale. Demi-tour, en quête d'une lampe-torche heureusement munie d'une pile, et qui fonctionne. Etanche ?
Le ciré informe est passé, la capuche bien nouée dissimule les cheveux. Le pas lourd, le rayon lumineux balaie les alentours à mesure qu'elle bouge, excessivement prudente.


Fuck fuck fuck ! Lance-t-elle en découvrant l'autre bateau, se demandant ce qu'il fout là. Putains d'amateurs ! Poursuit-elle.

Se rassure de la présence de l'arme blanche à sa taille et camouflée par le vêtement trop grand. S'approche du bastingage alors que les trombes d'eau nettoient pour une année le pont. La lampe est dirigée vers la mer houleuse, envahie d'un pressentiment qui lui étreint férocement le ventre. Le faisceau finit par intercepter une masse. Clignement d'yeux, incertaine de bien voir car d'ici, cela lui parait anormalement grand.


Homme in the water ! Hurle-t-elle en direction de l'autre navire, peu sûre d'être entendu.

Continuant de braquer la masse, l'hésitation la gagne. Sauter à l'eau et pêcher le gros poisson ? Faire taire cette peur qui grossit en elle sera loin d'être aisé.
Ce texte vaut une bière !
Mel était partie de Roningrad avec des sentiments mitigés. Elle était heureuse de sortir et de se promener au grand air, surtout avec Clétus comme cerise sur le gâteau, mais ça la peinait de laisser derrière elle Laëli et son fils ou même Laura. Elle savait que ce n’était pas définitif, elle avait promis à la jolie brune de revenir et elle comptait tenir sa promesse. La mission était simple, ils seraient de retour rapidement.

Enfin ça, c’était le plan sur le papier… Parce que sur le terrain, rien ne s’était vraiment passé comme prévu. La première partie de la mission avait été rapide  mais, sur le retour, elle avait vu un bateau échoué. Elle avait proposé à Clétus de le ramener et donc de faire le grand tour par la mer, il avait répondu que ça lui allait, assez stoïquement, mais s’il avait pu, il aurait sauté partout comme un gamin à qui on dit qu’il va aller à Disneyland !

C’est là que tout avait dérapé. Pourtant sur la terre ferme, ils s’en sortaient bien, malgré la chaleur et les réserves qui fondaient à vue d’œil et dont ils n’avaient commencé à se préoccuper que lorsque le voyage s’était rallongé. Mais une fois sur le bateau, elle devait bien l’admettre, ils ressemblaient à deux touristes partis faire du pédalo en pleine mer de sable.

Déjà, le bateau avait dû être vidé de ses habitants et il n’y avait pas que des petites bébêtes, mais elle n’avait pas trop posé de question au barbu qui, lui non plus, n’avait pas l’air de vouloir trop en dire sur ce coup là. Et puis, ils avaient longuement cherché comment naviguer et avaient dû se faire à l’idée que le vent serait leur meilleur allié ou leur pire ennemi.

Au final, Mel s’accommodait plutôt bien de tout ça. Le voyage était houleux parce que l’embarcation suivait plus ou moins la voie qu’elle voulait. Il faisait chaud et le soleil tapait fort mais la présence de la mer semblait rafraîchir un peu l’atmosphère, même si c’était peut-être le manque de nourriture ou d’eau qui leur jouait des tours.

La rouquine n’avait pas oublié que le temps jouait contre eux et que les lunes passaient. Elle avait lu sur le visage de Clétus que les migraines revenaient. Et l’ironie de la situation lui était apparue : ils étaient seuls, sur une coquille de noix, au milieu de l’eau. Lui, qui fuyait la ville toutes les dix lunes, autant par contrainte que pour les protéger, il était coincé et elle aussi…

Essayant de ne pas penser à tout ça, elle avait continué comme si de rien n’était. Elle les avait rationnés autant que possible et elle avait même eu recours aux drogues, drogues qui avaient eu un effet assez surprenant sur le barbu. Elle ne pouvait plus le quitter des yeux alors qu’il bougeait dans tous les sens, euphorique et ne tenant pas sur place !

C’est donc bien trop tard qu’elle voit le ciel bleu, blanchir puis noircir. Le vent fait tourbillonner ses cheveux autour d’elle, elle aurait certainement fort à faire pour démêler tout ça mais ça n’est pas une priorité même si c’’est la première chose qui lui est venue en tête.

Le tonnerre la ramène rapidement à la réalité, le ciel assombri se lézarde et le bateau tangue dangereusement, elle cherche des yeux son géant mais un seul regard lui fait comprendre qu’il est dans le même état d’impuissance face à la situation. Et son regard… Sans réfléchir, elle s’avance vers lui parce qu’elle ne pouvait pas rester indifférente à ce qu’elle avait lu dans ses yeux et peu lui importe que ce soit l’homme ou la Bête, elle veut être contre lui.

Sauf que la Nature décide toujours pour les Hommes, surtout quand elle est déchainée. Les éclairs, le vent, le tonnerre et la mer se déchainent. Les vagues se déversent sur le pont, toujours plus fortes et plus hautes, jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’écrase en amenant avec elle, une autre embarcation qui les percuta de plein fouet. De l’eau plein le visage, elle peine à ouvrir les yeux et cherche Clétus sans succès. Son cœur s’emballe et elle se tourne vers la mer.

Le temps semble s’allonger alors qu’elle ne voit toujours rien. Et puis elle distingue une forme sur l’autre bateau. Elle comprend plus qu’elle n’entend et n’hésite pas une seconde à se jeter à l’eau vers la forme que l’autre lui a montré. Elle n’a aucune idée que c’est April, la fille aux cheveux roses avec qui elle a voyagé en venant à Roningrad. Elle ne sait pas non plus si elle pourra sauver son ours de l’eau, mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ?
 
Dès le premier éclair, Clétus le sent : il n'est plus aux commandes. Sans quoi il n'aurait sans doute pas lâché le gouvernail dans un moment pareil. Mais c'est trop tôt ! Ça ne devrait pas déjà être là, si ? Il commence à avoir l'habitude du processus... La migraine d'abord, en fond, puis qui s'intensifie progressivement jusqu'à le rendre peu à peu incapable de communiquer, de supporter le bruit, la lumière, puis, lorsqu'il quitte Roningrad et s'éloigne autant qu'il le peut, la présence de "l'Autre" qui se fait plus évidente, cette sensation que ses jambes commencent à avancer toute seules, qu'il n'est même plus en mesure de se gratter le nez à loisir, pas tant que l'Autre ne le décide, toujours un peu plus, puis les absences, les heures qui défilent à chaque clignement d'oeil et, enfin, le départ, l'oubli, l'absence pour se réveiller là où l'Autre aura décidé de le déposer. Aujourd'hui, il n'a rien senti de tout ça ! La migraine était là, en fond, sans l'accabler totalement, il se sentait maître de ses mouvements et la présence de l'Autre lui semblait lointaine, diffuse, comme un écho, agaçant, qui semble toujours vouloir le contredire... Et pourtant.

Les effets de la cocaïne, peut-être, qui l'auront trompé et gardé alerte là où, habituellement, il n'est plus que douleur et silence. Il n'a cependant aucun doute, le barbu... la transformation a commencé ! Et, pour autant qu'il puisse s'en rappeler, c'est la toute première fois qu'il la subit en étant parfaitement conscient ! Au stress de la situation qui s'amorce, là, les plongeant dans une tempête en pleine mer sur une embarquation fragile qui lui faisait déjà l'impression de pouvoir couler par temps calme ne serait-ce que de leur fait, s'ajoute donc l'appréhension de ressentir la transformation et la douleur qu'il imagine, l'angoisse de ne plus maîtriser son corps... Et ce qui lui parait être le plus insupportable en cet instant : n'être d'aucune aide pour Mel dans un pareil moment, la laisser seule, l'abandonner. Ou pire.

Là, courbé sous la pluie torrentielle et les éclaboussures des lames salées grandissantes, incapable de quoi que ce soit d'autre malgré toute sa volonté, il fixe la rouquine avec désespoir et voudrait hurler ! Même ça lui est interdit. Pour hurler quoi, de toute façon ? Qu'elle fuit ? Pour aller où ? Et Comment ? Elle est aussi coincée que lui. Il ne peut s'empêcher de s'imaginer ce qu'il pourrait lui faire... ce que l'AUTRE pourrait lui faire... pour peu que la tempête ne s'occupe pas d'elle avant... Au fond, il voudrait lui hurler qu'il est désolé ! Il voudrait... tout un tas de choses ! Il vroudrait... mais ne peut que subir... Et ça commence. Dans son dos. Au centre de la colonne vertébrale. Une douleur aigüe. Terrible. Et le son, venant de l'intérieur et que l'orage ne saurait rendre muet. Le craquellement de l'os. Pas de hurlement malgré la douleur atroce. Toiujours pas. Rien ne sort. Puis la vague de trop.

Alors qu'il plonge, emporté par la lame, impuissant face au monde, la sensation est tout aussi frustrante que terrorisante : tout son esprit hurle et supplie de se débattre, de nager, d'agir mais le corps reste immobile, se laissant entrainer par le fond. Un cauchemar éveillé. Conscient pourtant, car il ne rêve pas et nul besoin de se pincer pour s'en assurer... Tous les os de son corps semblent se briser les uns après les autres alors qu'il ressent la douleur d'une centaine de déchirures musculaires simultanées mais lentes, affreusement lentes. Une agonie qui lui parait sans fin alors que l'obscurité la plus totale l'enveloppe. Plus rien d'autre ne compte que la douleur, en cet instant. Qu'il meure ! Que ça s'arrête ! Que vienne... enfin... l'oubli... Merci.


En surface, la pluie est toujours torrentielle mais les éclairs commencent déjà à s'espacer, comme si le gros de l'orage était passé ou commençait à s'éloigner. Le vent tombe, légèrement, mais il tombe et les vagues continuent à faire dangueureusement tanguer les bâteaux mais tendent à s'apaiser progressivement. Il serait cependant encore déraisonnable de se jeter à l'eau... Il faudrait être fou ou follement courageux pour le faire... Mais il faut croire que follement courageuse, Mel l'est ! La petite rouquine le prouve une fois encore, comme si besoin en était : rien ne l'empêchera d'être auprès de son barbu, quelle que soit sa forme ! L'espoir à tout prix ou la force du désespoir, peu importe ce qui l'anime, elle brave jusqu'aux éléments pour le rejoindre ! Pour le sauver ? Pour s'y accrocher comme à sa bouée pour ne pas sombrer ? Y a-t-il une différence ?

Cependant, la silouhette à la toile cirée - qui s'étonnera peut-être de trouver cette masse changeante au gré des vagues qui la font disparaître et reparaître - est probablement tout aussi éclairante qu'éclairée de se méfier de ce qui pourrait se trouver sous la surface des eaux en cet étrange monde qu'ils arpentent. D'autant plus lorsque cette surface est aussi agitée et sombre... La courageuse petite rouquine luttant comme elle le peut contre le courant sent-elle ce qui la frôle ? Ce qui la dépasse comme si elle faisait la course pour arriver la première sur cette masse qui semble flotter, inerte ? Qui, la première, voit jaillir des eaux cet aileron fonçant droit sur la masse, lui tourner autour... puis l'emporter à nouveau par le fond ?

Si la lampe éclaire toujours la zone, si ce n'est à la faveur d'un éclair, peut-être que sa propriétaire apercevra, malgré les vagues, un certain remou et la surface se teinter de rouge... Quant à Mel, elle ne pourra, cette fois, ignorer cette chose qui l'agrippe soudain par les jambes, la taille ! Qu'elle se débatte ou non, ce qui l'a attrappé est bien trop fort pour elle... et la voilà emportée à son tour ! Mais pas par le fond. Non, ce qui la tient la dirige, la propulse presque en direction de la lumière, de la silouhette à la toile cirée sans que le courant ne semble avoir plus qu'elle son mot à dire ! Et lorsqu'elle et la chose qui la tient arrivent près du second bateau, Mel se sent alors hissée, propulsée à nouveau pour ne pas dire jetée sur le voilier dans une gerbe d'eau ! L'instant est fugace mais, dans cette gerbe d'eau, April pourra apercevoir un visage... Il y a sans doute encore un peu de Clétus dans ce visage, malgré la bouche trop large, les dents trop grandes, la pilosité trop fournie, la mâchoire trop prononcée et partant vers l'avant comme une esquisse de museau... Et si elle connait finalement peu le barbu, la si solitaire et meurtrie jeune femme ne peut sans doute pas avoir oublié ce regard, si intense, qu'elle a croisé par une nuit qui l'était tout autant...

Mais déjà, gravité oblige, l'apparition fugace de ce visage repart sous la surface alors que, dans le sillage laissé par une Mel propulsée, l'aileron refait surface, fonçant sur l'embarcation ! Une main jaillit de l'eau pour s'agripper à la coque ! Peut-on vraiment parler d'une main ? Trop grande et poilue ! Des doigts difformes et trop longs ! Et beaucoup trop de griffes qui se plantent férocement dans le bois... alors que l'aileron est là ! Le choc semble terrible ! Le voilier vacille et manque de peu de se retourner ! La patte s'accroche et les griffes restent encrées dans le bois... mais le bois, lui, cède !

Et, à nouveau, les monstres disparaissent sous la surface, laissant les deux jeunes femmes sur un voilier avec une planche en moins entre autres dégâts, au coeur de ce qui ressemble à s'y méprendre à une nuit sans lune, sous la pluie diluvienne et l'orage. Un voilier qui, de toute évidence, est loin, très loin de pouvoir résister longtemps à l'un ou l'autre des monstres qui traînent sous leurs pieds.
Ce texte vaut une bière !
En hurlant cette dernière phrase, April espérait bien ne pas devoir se jeter à l'eau. D'un, car la peur s'agrippait à elle comme un parasite. De deux, car elle n'était pas imprégnée de cet élan à secourir de vulgaires inconnus. De trois, son propre intérêt passait largement au dessus des autres. Sauf exception, évidemment.
La main enserre fortement cette lampe, le faisceau oscillant car le corps ne peut être maintenu parfaitement immobile. A tout moment, ses pieds peuvent se déloger du pont. A tout moment une vague peut la lécher et la forcer à lâcher prise malgré son accroche forcenée contre le bastingage. Ou peut-être que les muscles finiront tout simplement par rompre et le vent l'emportera comme un fétu de paille. 
Non ! Ce ne devait se terminer ainsi. Sa soif de vivre était revenue l'envahir alors que pendant si longtemps elle n'avait aspiré qu'à disparaitre. Ce temps était désormais révolu.

Les secondes passent, si décisives pour l'homme qui a dû ingurgiter des torrents d'eau salée mais il est là, encore. Tend davantage le visage, les yeux sondant impitoyablement alors que le crâne et les tempes battent la mesure. Elle y voit rien ou si peu. Du mouvement ? Le coeur accélère. Elle n'a évidemment pas entendu ce plongeon à l'eau. Ni n'aura suivi la progression de Mel. Involontaire déplacement de la main tenant l'objet, lui faisant perdre sa cible. Alors elle fouille la surface de l'eau, revenant, croit-elle, à son point presque initial. Bref soupir. On ne peut rien contre les éléments, combien de marins chevronnés s'y sont frottés et ont péris ? Prête à regagner le cockpit et sa relative sécurité. Un regard en cette direction, qui semble si lointaine à atteindre. Rictus sur le visage, regrettant de ne pas s'y trouver en cet instant. Secoue la tête, une mèche rose s'extirpe pour mieux se plaquer sur la capuche.

Que ce soit le dépit éprouvé ou bien l'attraction de l'onde sur elle, les prunelles grisées se remettent à fixer les eaux sombres. L'engourdissement l'étreint, une certaine torpeur également, alors qu'elle est fouettée sans discontinuer par le trio composé du vent, de la pluie et de la projection des vagues.
Morsure vive de l'échine lors de sa fixation de cette eau sublimée par le carmin. Il y en a une quantité folle. Le sang peint la mer d'écarlate. L'odeur ferreuse s'impose à son nez, effaçant celle distillée par les embruns.
Changement de décors. Des geysers de sang jaillissant des profondeurs d'un sol craquelé par l'infâme sécheresse. Furieuses éclaboussures martelant la terre fatiguée et usée, la transformant en la nappant de sa robe sanguinolente. Les eaux montent et avec elles émerge une silhouette, simplement revêtue de ce vermillon. Pourvue d'une agilité extrême, elle régresse, ne cessant plus que de chuter, se relever puis chuter encore mais à chaque engloutissement partiel, les mains brassent le liquide d'où la fragrance devient toujours plus entêtante, enivrante et révoltante. Ballet manuel se retirant, exposant la rythmique d'un chant. Les yeux obliquent.
Ce n'est pas le sien. Ce n'est pas le sien.

Mer rougeoyante, inquiétante et hypnotisante. Oeil hagard porté sur le sillon ouvrant les flots en deux, enveloppé par des remous énergiques provoquant quelques écumes en leurs extrémités. On dirait une torpille sur le point de fracasser la coque et la réduire en mille morceaux. Impact imminent. Le coeur s'arrête, la bouche s'ouvre pour hurler mais rien n'en sort. Rien. Pas même une vaine supplication. Aucun échappatoire. Le corps est tétanisé, les jointures des mains blanchies à force de serrer et d'enserrer. Envie de clore les paupières mais désobéissantes, elles imposent la vision qui s'affirme brutalement. Poignée de violents frissons ceignant nuque et échine quand de l'eau, surgit la Bête.

Il est des frayeurs qu'on espère ne pas rencontrer une seconde fois. Surtout lorsque lors de la première on se tenait au devant d'elle, l'appelant d'un voeu silencieux afin qu'elle efface définitivement l'intolérable souffrance qui vous submerge. Même l'abysse sous-marine parait désormais un meilleur linceul. Tout s'imprime, tout se reflète dans le regard, dans le corps et dans l'esprit. La lividité a envahie le visage aux lèvres tremblantes, le poil s'hérisse sous les vêtements, sueur froide et nausée sont du lot. Contracture musculaire si éprouvante que même respirer est un calvaire.
Un choc sur le pont alors que la Bête observe celle qui aura osé l'implorer, y a presque une éternité de cela. Les dents grincent. April n'a oublié. Il est des choses immuables en ce bas monde. Ce Prédateur en est assurément une. Une fraction de seconde où la Faucheuse a paru lui susurrer à l'oreille.

Mais la proie n'est pas elle. La tension s'estompe légèrement alors que cet aileron vient dans la mire du faisceau jaunâtre. Enième danse nerveuse des paupières alors que fait jour en son esprit ce qui se trame. Enfin, la nuque assaillie de multiples frissons oblige le visage à se détourner pour obliquer sur la forme qui vient de lui être confiée. L'inquiétude siège en son regard. Elle sait.

Bordel de merde ! Crache-t-elle d'une voix attérée.

Se laisse lourdement tomber de tout son poids et c'est sur les genoux qu'elle progresse vers Mel, guettant obsessionnellement le sol, en quête de sang. Parvenue jusqu'à la jeune femme, de l'attirer contre elle, l'entourant d'un bras ferme.

Mel, Mel... Putain t'es encore plus barge que moi... dis quelque chose ou je t'en fous une !

 
Le noir, le froid, la peur, la sensation d’être engloutie, tout cela se mélange alors qu’elle tente de rejoindre Clétus. Elle essaie de se diriger vers l’endroit où elle a vu une forme dans l’eau, se repérant à la lumière tenue à bout de bras et à grande peine par l’ombre en ciré.

C’est l’adrénaline qui l’a fait se jeter à l’eau, mais l’effet se dissipe aussi sûrement que la panique l’envahit. Ballotée par les eaux d’une mer déchaînée, la pluie lui gifle le visage à chaque fois qu’elle remonte à la surface avec difficulté, tandis que le tonnerre  lui vrille les tympans en lui faisant perdre le peu de repères qu’elle aurait pu avoir…    

Elle pourrait céder, se laisser aller, se dire que tout est fini, parce que ce doit être le cas non ? Personne ne pourrait survivre à un bain en mer pendant une tempête, d’ailleurs personne de sensé n’aurait été assez stupide pour se mettre dans ce genre de situation… Sauf qu’elle ne peut pas abandonner.

Alors elle continue de se débattre et de rester à flots. Elle sent bien qu’il y a quelque chose qui lui tourne autour, que les flots obscurs cachent des mystères qu’elle préfère ne pas connaître… Et pourtant, elle garde un infime espoir.

Et quand elle sent ses forces s’épuiser, elle aperçoit un remous et puis plus rien. Pas parce que ça disparaît, mais parce qu’elle n’est plus maîtresse d’elle-même. Elle est agrippée, attirée, propulsée sur le bateau où le choc lui fait perdre conscience. Bizarrement, elle sourit. Dans la gerbe d’eau qui l’a ramenée sur l’embarcation, elle a eu la vision fugace d’un visage déformé, sans doute. Mais ce regard… Elle aurait reconnu ces yeux acier n’importe où…

Combien de temps reste-t-elle inanimée avant de se sentir entourée, serrée contre un autre corps. Un instant, elle pense que la nuit de tempête n’est qu’un cauchemar et que c’est lui qui la réveille en douceur pour chasser ses mauvais rêves. Et puis elle se souvient qu’elle l’a vu s’enfoncer sous l’eau.

La pluie encore et toujours lui inonde le visage, noyant ses pleurs inaudibles dans le vent et le tonnerre. Et puis une voix, une voix qu’elle connaît et qui lui crie dessus. Alors elle se force, tousse et recrache l’eau qu’elle a avalée malgré elle. Elle se redresse, ou au moins elle essaie. Et après une minute qui semble interminable, elle réussit enfin à articuler quelque chose d’une voix éraillée.

April ? C’est vraiment toi ?

Elle s’agrippe un peu plus, serre ses poignets entre ses mains jusqu’à ce que ses ongles se plantent dans le ciré et que ses jointures blanchissent. Elle cherche ses yeux avant de lui dire d’un souffle.

Il faut qu’on l’aide… 

Puis elle se retourne vers  la mer démontée, pour garder espoir.
 
Le goût du sel, l'odeur de l'iode, l'obscurité quasi-totale... Voilà à quoi se résume le monde pour la Bête. Elle ne voit et ne sent rien d'autre, si ce n'est les morsures répétées de cet autre prédateur qui devrait lui paraître insignifiant sauf que celui-là, au contraire d'elle, est parfaitement dans son élément ! Elle a peur, se sent perdue et, pire encore, presque impuissante... et ça ne fait que nourir un peu plus sa rage naturelle ! Tout comme cette eau nauséabonde, dans laquelle elle reconnaît son propre sang, qui s'infiltre inlassablement dans sa bouche et ses narinnes jusqu'à l'écoeurement et, sans doute bientôt, l'asphyxie. Alors elle se bat, se débat, griffe et mords... le plus souvent dans le vide bien qu'elle se fie, aveuglée, à la douleur des morsures pour tenter d'atteindre cet assaillant malheureusement bien trop vif pour elle dans cet environnement. Les attaques se multiplient, d'un côté, de l'autre, mais l'animal ne frappe pas au hasard et tente, autant qu'il le peut, d'attirer sa proie toujours plus profond ! Ce dont la Bête n'a pas nécessairement conscience mais, que ce soit par instinct de survie ou par pur esprit de contradiction, plus on tente de l'entrainer par le fond, plus elle s'évertue à remonter, malgré l'absence totale de repère, vers la surface ! Et c'est ainsi que, par miracle ou presque, la Bête finit par violemment heurter la coque du voilier... Une secousse que les deux occupantes auront très nettement senti passer !

Toujours est-il que la Bête a enfin un repère auquel se fier et elle ne compte pas le lâcher ! Cela étant, son assaillant n'a pas non plus dans l'idée de la lâcher elle... La lutte est âpre et douloureuse, faute de plumes, l'une y perd des poils et l'autre des écailles mais, si les secondes privées d'oxygène paraissent des journées, la Bête parvient enfin à se libérer un court instant des mâchoires affamées qui la déchiquètent ! Toute sa puissance est alors dédiée à se propulser hors de ces eaux maudites pour retrouver la solidité de cette coque heurtée plus tôt ! Elle jaillit de la surface et s'agrippe à l'embarquation, parvenant à passer la tête et les bras par-dessus la rambarde ! Le poids de ce mastodonte est tel que le voilier s'élève, plus très loin de flotter sur son flanc ! Il y a fort à parier que si les occupantes, sous l'effet de la surprise, n'ont eu la présence d'esprit ou le réflexe de se mettre à l'abri ou de s'harnacher, elles fileront en glissant sur le parquet oblique et trempe tout droit vers ce tas de muscles, de poils, de griffes, de crocs et cette gueule grande ouverte ! Grande ouverte parce qu'elle hurle la Bête. D'avoir retrouver l'air, ou la vue, ou de rage ou d'effroi ? Un appel à l'aide ou une menace furieuse, difficile de dire ce qu'est vraiment ce hurlement dans le fracas de l'instant... Difficile de percevoir tout ce qu'exprime l'Acier dans la tourmente... D'autant que le face à face est rapidement écourté par l'autre "monstre" qui jaillit à son tour des eaux pour venir planter ses innombrables dents acérées dans le flanc de la Bête bien incapable d'éviter l'assaut tant il était soudain ! Et de hurler à nouveau mais, cette fois-ci, assurément de douleur ! Juste le temps pour les jeunes femmes, pour peu qu'elles aient gardé les yeux ouverts, d'apercevoir la gueule du monstre marin se refermant comme un étau sur les côtes de la Bête... Cette gueule en "T" typique... Puis ce long aileron, ces nageoires et cette queue frappant l'air... Avant que le tout ne disparaisse à nouveau sous les eaux sombres, emportant une fois de plus sa récalcitrante proie avec, dans une gerbe de sang éclaboussant tout le voilier qui retrouve, certes avec fracas, une flottaison plus conventionnelle. Non sans avoir perdu un bout de rambarde de plus, cela dit.

Nul doute que durant tout cela, la perception du temps se distordent, autant pour ceux hors de l'eau que ceux dessous, filant vertigineusement ou au contraire ralentissant atrocement, mais le fait est qu'il fallut moins de deux minutes pour que les deux monstres reparaissent... mais sur l'autre bateau ! D'abord la Bête, s'y hissant, mue par une colère très loin d'être sourde, puis le requin-marteau ensuite, solidement attaché par les crocs à la cuisse de ce qu'il espérait encore, une seconde plus tôt, être son repas. Mais, hors de l'eau, sur le pont, l'histoire est toute autre. Plus enragée que jamais, la Bête frappe, frappe et frappe encore cette espèce de seconde queue, latérale et gigotante, à la peau d'écailles osseuses pourtant bien assez dure pour y briser la lame d'un couteau, qui refuse de lâcher. Et à chaque coups de griffes, c'est un peu plus de ces écailles qui volent au vent comme des confettis, puis un peu plus de lambeaux de chair passant par-dessus bord, se répandant à la surface - peut-être pour attirer des congénères ? - autour du voilier et peut-être même jusqu'à l'autre ! C'est à se demander de quoi sont faîtes les terminaisons nerveuses du prédateur marin mais il ne finit par cesser de gigoter que lorsque son arête dorsale est mise à nue ! Et là encore, il faut que la Bête arrache littéralement le requin et un bout du cuissot sanguinolant avec ! L'animal, long d'un bon mètre cinquante, n'aura jamais mieux porter son nom que lorsque la Bête, devenue folle de rage et le tenant toujours par la queue, se met à le faire virevolter dans tous les sens pour le cogner à tout ce qu'elle peut ! Sur le moment, la Bête pourrait bien rappeler un certain capitaine pirate sabotant son propre navire pour éviter que les Gaulois le lui coule une fois de plus, par Toutatis ! Et ça pourrait bien prêter à rire... si la Bête ne faisait pas preuve d'une telle puissance et d'une telle brutalité que la démonstration galcerait le sang de quiconque assisterait à la scène en s'imaginant à la place du requin-marteau. Par chance, alors que le voilier vole en éclat, avant que l'avarie de trop ne survienne, le dernier vol du prédateur marin finit sa course sur le mât principal, le brisant avant de s'y empaler... Ce qui semble suffisamment satisfaire la Bête qui se désintéresse enfin de feue son assaillant, contracte jusqu'au dernier de ses muscles et pousse son hurlement bestial et victorieux à une lune parfaitement invisible et possiblement absente au-dessus de sa tête. Un hurlement qui, par contre, semble faire taire le tonnerre lui-même et effrayer l'orage qui s'éloigne bien vite...

Pour autant, la Bête n'est pas calmée. Loin de là ! Elle s'agite sur le voilier, allant d'un bout à l'autre avec une nervosité évidente, reniflant et grognant, tournant sur elle-même... mais partout, cette satanée flotte ! Elle est encerclée, prise au piège ! Quand elle regarde au loin, il est fort possible qu'elle soit capable d'apercevoir la côte, la terre ferme, son terrain de chasse ! Et elle hésite, clairement, reniflant plus fort encore, espérant sans doute l'atteindre d'un bond... Impossible. Nager ? Retourner dans ces eaux maudites qui la privent de tout ? Oh que non ! Plus jamais ça. PLUS JAMAIS ! Alors elle pousse un énième hurlement, tout aussi rageur mais très clairement teinté de frustration ! Quant au grognement qui lui succède, il n'est fait que de dépit... Puis la Bête, certes toujours aussi effrayante mais semblant elle-même se considérer comme réduite à l'état de chien mouillé, tourne encore un peu sur elle-même avant de s'affaler en poussant un soupir résigné et de commencer à lécher ses plaies.

Cependant, alors que trône à ses côtés une belle prise empalée ne semblant plus attendre qu'un feu pour commencer à griller et alors que la Bête, au souffle plus bruyant que les vagues, goûte à son propre sang pour mieux se soigner, si l'Acier dérive bien souvent vers les eaux qui continuent de l'inquiéter, il revient toujours se fixer vers ce qu'elle garde sciemment dans son champ de vision... Cette autre embarcation et celles qui l'occupent. Cette autre embarcation qui, contrairement à la terre ferme, pourrait parfaitement, elle, être atteinte d'un bond.
Ce texte vaut une bière !
Tandis que Mel est bercée par l'inconscience, elle coince la lampe contre sa gorge, le menton suffisamment appuyé pour que l'objet ne se fasse la malle, libérant alors ses doigts pour les apposer sur la peau mouillée. Soupir libéré en prenant constat qu'il y a toujours de la vie en ce corps puis un sourire fleurissant sur le visage fatigué lorsque l'eau est crachée. Que cela inonde un peu plus son ciré, April n'en a strictement rien à faire. Mel aurait pu y dégobiller son dernier repas qu'elle s'en foutrait tout autant.
L'étreinte se fait plus légère mais ne se relâche pas, devinant la faiblesse de la rescapée trop présente encore.


Oui, c'est moi. Répond-elle simplement.

La lampe vient de regagner sa main que l'empoigne sur elle lui fait craindre le pire, et à juste raison. Est-elle surprise par la demande ? Non. Mais quand bien même il y aurait eu anticipation de sa part, pas le moindre mot supplémentaire ne s'extirpe de ses lèvres obstinément closes. La respiration nasale en est bruyante alors que tentative s'effectue afin de calmer le rythme cardiaque totalement désordonné. Elle tremble et la cause n'est en rien la pluie fouettant ses jambes nues. Que Mel ait détourné le regard l'arrange. Au moins n'aura-t-elle pu lire la frayeur au sein de ses prunelles, à la faveur de l'éclatant rayon lumineux ayant tonné et éclairci l'environnement.

Tu... tu... je peux p... Balbutie-t-elle la voix blanche. La tête se baisse sans qu'elle n'achève sa phrase.

Réfléchir et vite alors que tout cela la dépasse. Ce n'était la première fois qu'elle était confrontée à la peur et à l'inexplicable. Raisonner en une telle situation était-il possible ? Quant à prendre la décision qui convenait, elle était en incapacité totale de savoir l'effectuer.  Les paupières se ferment, les lèvres crispées afin de faire taire le claquement des dents qui s'entrechoquent.

Nothing... Reprend-elle dans un murmure quasi inaudible avant d'hausser la voix.
Nothing, on peut rien faire, you know ! Viens, allons nous mettre... à l'abri.

Une bien pitoyable suggestion que celle-ci, des mots si ridicules alors que la sécurité ne se trouvait nulle part. Sur ce pont, à tout moment elles pouvaient rejoindre les flots démontés et faire un merveilleux repas pour l'un ou l'autre de ces prédateurs s'affrontant. A l'intérieur, c'était comme pénétrer dans leur futur tombeau dont elles ne pourraient ressortir si le voilier sombrait. Seule la terre ferme aurait pu leur apporter quelque refuge.
Elles allaient crever, sans qu'une arme ne soit pointée sur elles. Ou plutôt les deux armes étaient de monstrueuses engeances de la nature, se mariant odieusement avec cette furieuse tempête les couvant de son regard tout aussi moqueusement convoiteur qu'affreusement gourmand.


Mel ! Crie-t-elle d'une voix impérieuse en constatant l'absence de réaction. Bouge ! faut qu'on...

Cette fois ci l'interruption ne sera volontaire. La langue est brutalement mordue lors de l'implacable impact contre la coque terriblement gémissante, le pont subissant les secousses vibratoires. Sur les genoux, elle a l'impression de s'élever au dessus de la surface, comme si la gravité venait soudainement de se modifier. La lampe-torche quitte sa main mais le lien la retenant à son poignet ne se défausse pas. Désespérée, les doigts cherchent à s'introduire à la filière pour s'y accrocher tandis que l'étreinte de son bras contre le corps de Mel se renforce instinctivement.
Sensation d'être tout bonnement écartelée. Les doigts se brûlent et s'irritent contre le filet en lequel ils ont réussi à s'immiscer. La pulpe s'en fait cisailler, perlant de ce sang qui vient décorer les mailles, ce dont April ne prend immédiatement conscience.
Calme trompeur de retour. Aigreur en bouche. Sueur froide. La lumière faiblarde balaie le pont à la va-vite, s'arrêtant sur la corde le caressant.


Attache toi ! Ordonne-t-elle sans se poser la question sur la pertinence de la chose.

Ce n'est qu'une fois fait que le bras consentira à relâcher son emprise, non sans difficulté vu l'engourdissement dont il s'est doté. Sensation désagréable que cette presque paralysie dont l'effet commence heureusement à s'estomper. Si lente. Terriblement empotée pour la manoeuvre suivante. Remonter une bouteille afin d'utiliser le cordage. L'impression d'extraire une enclume de cette eau tourmentée. Cuisson des muscles. L'objet déjà éclaté contre le bateau finit de se fracasser sur le bois, projetant quelques morceaux de verre qui érafleront une jambe, le dos d'une main, une joue.

Désormais toutes deux harnachées avec les moyens du bord dans un futile espoir que la lumière du soleil baignera leurs yeux à nouveau. Au plus près du bastingage. Une main en accroche à ce filet protecteur, les doigts étranglés par les mailles. L'autre conférée à se porter soutien l'une envers l'autre, quoiqu'il arrive. Sous leurs yeux c'est un combat cyclonique qui se déroule et si la vision n'est continuelle, les zébrures craquant le ciel obscur inondent les deux protagonistes responsables de ce maelstrom vertigineux et décadent.

Le choc est violemment ressenti. Le frêle voilier se lamente alors qu'il vient à nouveau d'encaisser cette torpille fait de chairs, de muscles et de pelage. C'en est fini. Les doigts sont douloureusement arrachés du filet, un lambeau de peau y demeurant, le sang pisse. La corde se tend alors que le corps est emporté sous l'inclinaison que prend l'embarcation. Frein des pieds afin de ne pas terminer sa course dans cette gueule béante, pourvue de crocs terriblement acérés et si prompts à déchiqueter. Horrifique force d'attraction. Les doigts s'échappent déjà de ceux de Mel mais ils sont accaparés et enserrés. Ce hurlement la terrorise davantage. La vue se brouille, se trouble. Elle crie, peut-être. Le carmin en gerbes folles se meut en pluie délicatement chaude, quelques gouttes parfumant sa bouche avant d'être expulsées dans un hoquet difficile.

Nouvelle danse, la quille retrouve enfin le plein confort de l'eau non sans mettre en état convulsif le voilier.
Un nom murmuré avant que l'inconscience ne la submerge lorsque la tête s'écrase sur la surface mouillée. Le corps a enfin plié. L'âme émet sa complainte étourdissante et envoûtante vers celle à laquelle elle est liée. Sera-t-elle entendue ?
Ce texte vaut une bière !
Mel regarde toujours les flots dans la nuit entrecoupée par les éclairs. Les formes s’affrontent, disparaissent, réapparaissent avant qu’elle ne les perde définitivement au gré d’une vague. Elle s’accroche à April, trop heureuse de la trouver à ses côtés alors que la tempête continue autour d’elles. La rouquine entend bien ce que la fille aux cheveux roses lui dit mais elle ne veut pas comprendre et continue de chercher la forme de la Bête. Elle le sait bien maintenant, c’est elle qui est aux commandes et Clétus, triste prisonnier, ne peut que subir l’instant présent…

Elle sursaute quand April lui crie dessus pour la faire bouger, quittant une léthargie du corps qui n’a rien à voir avec son tumulte intérieur. Un bref instant, elle croise les yeux gris et son cœur se serre, mais elle réagit enfin et essaie de se lever au moment même où le bateau est propulsé en hauteur. Et heureusement que la fille au ciré jaune a l’instinct de la serrer contre elle, parce que Mel n’a aucun autre endroit auquel s’accrocher.

Elle a maintenant tous les sens en éveil et elle se rend compte que pour la protéger, April se blesse. Alors elle essaie de se faire plus petite, plus légère, de bouger en même temps que l’embarcation. Elle retient sa respiration jusqu’au retour du calme et enfin elle reprend son souffle, même si elle sait que ça ne va pas durer. Alors quand elle entend l’injonction, elle ne se fait pas prier. Elle fait ce qu’on lui dit et s’attache comme elle le peut. Elle se rapproche  pour soulager un peu cette fille qui préfère la tenir encore que se protéger. Elle voit bien le sang qui perle au bout de ses doigts blessés, jusqu’à en teinter la corde qui les maintient en sûreté, relative peut-être mais quand même.

Et malgré son inquiétude grandissante du sort de celle qui lui sauve sûrement la vie, une fois de plus, elle ne peut s’empêcher de chercher encore du regard le combat entre la Bête et le monstre marin, consciente que si ces deux là en terminent à un moment, elles pourraient être les prochaines sur la liste. Le ciel orageux lui permet de suivre par intermittence ce qui se passe et pourtant, elle sursaute et ferme les yeux quand le choc arrive. L’embarcation prend un angle qui ne leur laisse d’autre choix que de s’e cramponner l’une à l’autre se retenant aux liens auxquels elles se sont accrochées ou en essayant de freiner leur descente avec leurs pieds qui glissent sur le pont à moitié immergé. Instinct de survie.

Le hurlement de la Bête la ramène à la réalité et elle se tourne pour regarder la gueule grande ouverte qui les attend. Et bizarrement, entre la situation périlleuse, la tempête, le combat entre les deux bêtes, les cris d’April dans ses oreilles, elle sent un grand calme s’installer en elle. Comme si elle savait que tout allait se terminer, d’une manière ou d’une autre.

Finalement, le bateau retombe sur l’eau, flottant encore miraculeusement. Elle prend une grande bouffée d’air, se rendant compte qu’elle avait retenue sa respiration jusque là. Au même moment le corps d’April s’affaisse devant elle, et elle tend les bras mais ne peut pas empêcher la tête de cogner contre le pont. Elle se rapproche comme elle le peut, à quatre pattes, pour la prendre contre elle. Elle décolle les doigts ensanglantés de la  jeune femme encore accrochés à la corde et dépose la tête ornée de cheveux roses sur ses genoux, essayant de vérifier s’’il y  a une blessure au niveau cuir chevelu, ce qui n’a pas l’air d’être le cas.

Mel hausse les épaules et soupire, se demandant par où commencer pour s’occuper de celle qui a le plus besoin de son aide pour le moment. Elle cherche un tissu propre et sec qui pourrait lui servir pour nettoyer les blessures de sa compagne d’infortune, ce qui risque fort d’être un trésor impossible à trouver, Finalement, elle ouvre le ciré et arrache un bout du T-shirt d’April pour pouvoir nettoyer les plaies et essayer d’enrubanner les doigts blessés.

Du coin de l’œil, elle surveille la Bête sur l’autre voilier. D’abord, il y a le massacre du requin qui a cru qu’il pourrait en faire son repas. On aurait pu croire que ça aurait eu un effet calmant… Sauf que la fuite n’est pas possible quand on est coincé sur un bateau, quels que soient les capacités surnaturelles du loup-garou. Alors c’est comme un chien mouillé et blessé que la Bête s’allonge et se lèche les plaies, instaurant d’autant plus le calme que la tempête semble en avoir fini avec eux.

Après avoir vérifié que la respiration d’April est régulière comme si elle dormait, elle passe la main dans les cheveux roses, à quoi bon la réveiller alors que tout est apaisé.

Alors seulement, Mel relève la tête pour regarder le second bateau : trop loin, trop proche…
 
Les minutes défilent et la Bête continue de consciencieusement nettoyer ses plaies. Elle garde un oeil sur l'autre embarcation mais elle semble avoir rapidement décrété qu'elle n'avait rien à craindre de ce côté-là... Pour le moment. Du moins, ça semble moins l'inquiéter que les eaux sombres qui les entourent. Si le ciel reste sombre au possible et si la pluie est toujours présente, le vent a nettement diminué, au point que les deux voiliers ne sont plus que bercés par les vagues encore vivaces mais nettement moins menaçantes. Cela laisse place à la musicalité de la pluie, bien plus douce que le fracas de l'océan sous la tourmente... Ou les hurlements.

Une fois les blessures gérées, la Bête qui, comme tout être vivant, hiérarchise ses priorités, ressent maintenant ce qu'elle avait jusque-là mis au second plan... La faim. Un appétit qui lui tiraille l'estomac. Et si son alter ego humain semble capable d'endurer la faim de façon choisie, celui qui verra la Bête se rationner n'est pas encore né ! Alors elle se redresse sur ses deux pattes arrières et renifle... L'Acier se tourne à nouveau vers la côte, si lointaine et qui hume bon la barbaque, le monstre finit par pousser un grognement frustré à l'attention des eaux qui paraissent s'en foutre comme de leur première molécule. C'est donc l'option la plus pratique et facile qui l'emporte pour l'heure, même si c'est sans trop d'entrain que les pas lourds se dirigent vers ce requin-marteau joliment présenté et embroché. C'est sans chichi mais sans grand enthousiasme non plus que les crocs acérés se plantent à travers la peau prétendument dure du prédateur marin car, qu'on se le dise, la Bête est bien plus viande que poisson. Même le Vendredi. Peut-être même surtout le Vendredi, qui sait ? Elle est la Bête, après tout, non ? Mais faute de grives... on mange du requin. C'est connu. Ne faisant pas la difficile, la Bête se bâfre tant que bien vite son festin finit scier en deux, une moitié tombant au sol, l'autre restant entre ses griffes tandis que le museau, goulafre et bruyant, s'enfonce toujours plus profondément. Pas impossible que, dans l'opération, elle est aussi un peu grignoté du mât sans trop s'en rendre compte... Un cure-dent comme un autre.

Sans trop de surprise, les bouts de chairs sanguinolentes du plat du jour flottant entre les deux navires n'ont pas manqué d'attirer des congénères et les ailerons fleurissent à la surface toujours plus calme. Certains de ces nouveaux prédateurs affamés, sans doute excités par l'apéritif proposé, vont jusqu'à venir se frotter plus ou moins fort contre les coques dans bateaux habités... Chose qui ne manque pas d'agacer la Bête, abandonnant son festin pour hurler sa rage sur les eaux, tentant même par moment de donner de la griffe à un aileron passant trop près, avec plus ou moins de succès. Et lorsqu'elle entre à nouveau en contact avec ces maudites eaux, la rage se fait d'autant plus forte et les rugissements plus assourdissants ! Devant le spectacle de ce mastodonte - que son véhicule peine à maintenir hors de l'eau au moindre mouvement - hurlant sa rage et déchirant la surface comme les chairs pour mettre la patte sur des requins de deux mètres comme d'autres jouent à la pêche aux canards, il y a fort à parier que dans l'autre voilier - que les prédateurs marins taquinent et font tanguer à dessein - on tente de se faire oublier, tout petit, en croisant tous les doigts encore en mesure de l'être !

Pourtant, c'est bien vers ce voilier que l'Acier, enragé par les eaux, les requins fuyants, la terre ferme inaccessible et un repas fait de poiscaille, vient finalement se poser pour y rester un instant. Quelque chose l'intrige, à la Bête. Assurément. Une odeur particulière ? La présence d'humains ? Le fait qu'il y ait plus de viande que de poisson sur cette autre embarcation ? Allez savoir. Il n'empêche qu'il parait évident, à la voir apprécier la distance, qu'elle a décidé d'aller s'y dégourdir les jambes ! Bien qu'elle hésite un moment... Toute cette eau, quand même... Faudrait pas se rater... Mais soit ! Elle attrappe la "moitié queue" trempant sur le plancher de sa précaire habitation marine - peut-être pour ne pas arriver les mains vides ? - puis, posant une patte sur la rambarde, elle hurle à la mer ! Peut-être espérait-elle faire fuir les requins sur son passage, auquel cas c'est un échec cuisant... Qu'importe, la voilà qui, comme d'autres emjambent un ruisseau, s'élève à travers les gouttes de pluie impuissantes à la freiner pour, d'un bond dérisoire, atterrir avec fracas sur cet autre voilier qu'elle n'aura décidément pas ménagé !

A peine arrivée, le bateau se remettant encore tant bien que mal du choc, l'effroyable et gigantesque créature se tourne aussitôt vers les deux occupantes, animées ou non, qu'elle écrase par sa taille et son envergure, pour hurler toute sa fureur ! Simple avertissement ? Menace fatidique ? Asseoir sa domination une fois pour toutes ? Ça reste à déterminer... Mais si les tympans ne sont pas crevés, sous la toile cirée ou les cheveux roux trempés, quelques dixièmes se seront sans doute envolés. Vers les pays chauds, peut-être.
Cette fois-ci c’est Mel qui serre April contre elle pour éviter qu’elle ne soit trop chahutée lorsque la Bête saute sur le voilier où elles étaient tranquilles, juste un instant plus tôt. Elle jette un coup d’œil sur celle qu’elle protège pour être sûre qu’elle va bien avant de se remettre à fixer le monstre qui se tient maintenant tout près d’elle.

Très lentement, elle recule à genoux pour se mettre au plus loin de la Bête qui n’aura qu’un pas à faire pour les rejoindre, mais ça lui semble important d’essayer de mettre autant de distance possible, pour leur sécurité. Elle sait qu’elle devrait rester immobile pour ne pas risquer d’attiser la colère ou la faim de ce qui se trouve en face d’elle. Pourtant, elle passe le sac qu’elle a en bandoulière au dessus de sa tête pour le poser sous les cheveux roses, afin de remplacer ses genoux.

Elle se redresse, sur les genoux d’abord, très doucement. Elle passe encore une fois la main dans les cheveux roses et puis ses yeux se lèvent en direction de l’Acier. Sans ciller des yeux, elle se met debout complètement et se déplace pour s’éloigner d’April. Elle pourra essayer de s’enfuir si Mel arrive à capter l’attention assez longtemps.

Sauf que le voilier est petit et la Bête prend déjà beaucoup de place. Alors elle recule jusqu’à sentir le bastingage contre ses mollets. Elle frissonne, à cause de  la pluie, du vent, de la tension de la situation ou de la peur qui remonte le long de sa colonne vertébrale… Pourtant elle reste debout, essayant de ne pas ressembler à un lapin apeuré dans les pleins phares d’une voiture.

Elle continue de fixer les yeux couleur acier, se demandant si son barbu la voit de l’intérieur, et si c’est le cas, est-ce qu’il a aussi peur qu’elle ? Elle chasse cette idée, sentant que ses jambes essaient de se dérober sous elle. Il lui faut tenir encore…

La nuit est longue mais elle se termine toujours. Elle doit gagner du temps, au moins jusqu’au matin, sauf qu’elle n’a aucun repère depuis la tempête. Elle attend les premiers rayons du soleil, en espérant que ce soit la fin de ce cauchemar et que la version poilue de Clétus disparaisse au petit matin.
 
Ce texte vaut une bière !
Deux yeux l'observent. L'un, pourvu de cette chaleur automnale qu'est le brun. L'autre, pourvu de l'éclat glacé et profond du lapis lazuli. Regard vairon qui la caresse avant que tout ne se brouille et qu'elle sombre dans le gouffre de l'inconscience. Un lâcher prise au pire moment.
Rien ne transpercera la carapace en laquelle April s'est involontairement calfeutrée. Ni les hurlements successifs de la Bête, ni les gestes de Mel envers elle. Ici, plus rien ne peut l'atteindre. Ce serait peut-être délicieux mais ne pas ressentir n'est-il pas mourir un peu ?

April aura raté le spectacle festif ayant eut lieu sur l'autre bateau mais grâce à cela, elle n'aura paré le pont de quelque rejet gastrique. Tout est pour le mieux, n'est-il pas ?
L'émergence de ce sommeil qui n'en est véritablement un débute à l'instant où deux pattes puissamment alourdies et bardées de quelques griffes font gémir la pauvre embarcation. L'on peut au moins féliciter les artisans qui ont construit le frêle mais néanmoins solide esquif.
La sensation ténue d'une étreinte, celle de la pluie s'abattant sur la peau dénudée suite à l'ouverture du ciré et de ce bout manquant du tee-shirt. Ce fait aurait pu lui adjoindre un sourire, réminiscence d'un souvenir récent. Un soupçon de confort à ce sac placé sous sa tête mais également un peu de douleur se ravivant.
Une présence qui s'éloigne, synonyme de douceur, au profit d'une autre, pleinement bestiale et brutale.

Les doigts blessés s'étirent puis se rétractent, le pouce venant se frotter au bandage de fortune. Les lèvres s'entrouvent afin que les gouttes s'engouffrent à l'intérieur de la bouche assoiffée, déplorant cependant qu'il n'y ait la brûlure de l'alcool. Les paupières s'ébattent nerveusement sous la reprise avec la réalité, ce monde d'opacité totale en lequel elle était s'estompe progressivement mais assurément trop rapidement.
L'aura animale s'est déversée partout, comme une nappe de pétrole engluant la mer et toute vie qui s'y trouve. Mais il n'y aura là de baleines s'échouant sur le rivage afin d'y trouver une mort certaine.
L'oppression est telle qu'elle lui broie à nouveau le ventre. Le coeur, lui, s'affole dangereusement. Ne pas ouvrir les yeux. Ne surtout pas regarder. Ne surtout pas fixer la gigantesque silhouette qui, d'une simple fauche de la main, ferait de vous un pantin désarticulé. Mais les paupières se relèvent, l'oeil se figeant sur le carnivore empestant le sang. Suffocation. Déglutition profonde. Etre en bas de l'échelle alimentaire prend tout son sens.

Mel, où est Mel ? Le regard se détourne enfin, cherchant la jeune femme en obliquant seulement les yeux mais le visage finit par s'orienter sur la cible dévolue. A la faveur du ciel s'éclairant sous de timides traits lumineux, de la distinguer plus nettement. Que fait-elle si loin ? Enième déglutition. L'appât ? Elle blêmit davantage. En profiter ? Mais pour quoi faire ? Incapable de penser de façon pertinente mais le corps agit instinctivement. Retour sur les genoux, progressant à la va-vite sur ce sol instable, jusqu'à être tout bonnement interceptée dans son élan. Oubli complet de cette corde lui ayant pourtant sciée la taille, la marquant douloureusement. Faut croire que la panique et la terreur absolvent bien des choses.

Fuck fuck fuck... Marmonne-t-elle tout en extirpant l'arme blanche afin de se défaire de cette entrave, ses doigts n'ayant réussi à l'effectuer.

Plus qu'une dernière taillade et elle sera libérée. A temps ?
Ce texte vaut une bière !
Les humains... Existe-t-il, dans le monde animal, plus stupide ?

Pour la Bête, le monde se divise en deux catégories : les proies et les prédateurs. Il ne semble pas bien difficile de déterminer, ici, sur ce minuscule voilier, qui est le prédateur et qui sont les proies ! Sauf que les humains, que la Bête observe depuis si longtemps, ont perdu tout sens commun. Il a suffi de quelques outils, d'une main tailladée par une pierre aiguisée sans faire exprès, et voilà qu'ils se sont donnés l'illusion d'appartenir à la caste des prédateurs... sans en posséder le moindre attribut naturel. Sans la méthode. Sans l'instinct ! D'instinct, ils n'ont gardé que celui de la proie... l'instinct de survie. Et encore... Il n'y a qu'à voir ces deux spécimens, ci-présent ! Se relevant l'une et l'autre. Prenant, de fait, une posture plus menaçante. Devant un prédateur. AU LIEU DE SE SOUMETTRE !! Stupides humains. Croient-elles réellement que la Bête est venue là pour les dévorer ? Un lapin, aussi crétin soit-il, sait bien qu'un prédateur voulant sa peau ne se serait pas annoncé en hurlant ! Elles seraient toutes deux mortes avant même de l'avoir sentie approcher si tel était son but ! Même une gazelle se risque à venir brouter de l'herbe près du lion lorsqu'elle le sait déjà repu. Certes, avec déférence et précaution. Et que le lion vienne à ne serait-ce que grogner, aussitôt la gazelle se soumettrait, attendrait d'être bien sûre que le prédateur autorise sa présence. Le lapin et la gazelle se savent proies, ont les codes, l'instinct ! Pas les humains. Stupides humains. Maudits outils. L'ont-elles prise pour un chat voulant s'amuser avec ses proies ? Les chats. En voilà d'autres qui ont perdu tout sens commun à trop fricoter avec ces stupides humains persuadés d'être devenus des prédateurs. Jouer avec la nourriture, décimer son propre garde-manger, son environnement, s'étendre plus que de raison... Voilà ce qu'il advient lorsque des proies s'imaginent prédateurs ! Maudits outils. Stupides humains.

Pour autant, la Bête se sent-elle présentement menacée ? Non. Elle se sait plus rapide, plus forte, plus résistante. Elle connait son statut, elle. Elle se contente de garder un oeil plus condescendant que menaçant sur ces deux frêles créatures. En particulier celle aux cheveux de miel. Celle qui le fixe, debout contre la rambarde, et qui semble presque la défier. Ridicule. La Bête sait néanmoins ce que les petites noisettes cherchent dans son Acier. Et pour cause... D'habitude, lorsqu'elle prend le contrôle total, la Bête a la tranquilité. Au moins quelques heures. Parfois quelques jours. Avant de "rendre la main"... à l'Autre. Pas aujourd'hui. Aujourd'hui, rien ne s'est passé comme d'habitude ! D'habitude, elle prend le contrôle progressivement, pas à pas, crée les conditions adéquates à sa venue, tranquillement... Aujourd'hui, elle a dû presser le pas, voyant bien que l'Autre, stupide humain et proie terrestre se prenant soudain pour un poisson, allait les faire périr tous deux ! Prendre le contrôle alors même qu'elle se noyait, aux prises avec un prédateur de seconde zone, était déjà déstabilisant. Ne pouvoir rejoindre la terre ferme et profiter de son temps à elle - si rare - était on ne peut plus frustrant ! Mais tout cela n'était rien comparé à la présence immédiate de l'Autre dans son esprit, ne cessant de chouiner à son oreille ! Ou pire, d'ordonner !
Remonte à la surface ! Libère-moi ! Mets-la à l'abri ! Ne casse pas le bateau ! Tue-moi ! Aide-les ! Stupides humains.

Alors, oui. Elle sait parfaitement bien ce que la rousse essaye d'entrevoir dans l'Acier, la Bête. Et il faut bien l'avouer, elle éprouve un plaisir sadique et subtil à ne rien laisser transparaître et condamner l'Autre à rester muet. Enfin, à l'extérieur... parce qu'à l'intérieur, l'Autre n'en finit pas de crier. Quelque chose à propos de la rambarde, des requins... Peu importe. La Bête s'en moque. Ce qui compte, c'est qu'elle voit aussi la peur dans les noisettes ! Et, faute de réelle soumission, c'est déjà ça de satisfaisant.

Puis tout s'emballe soudain. La faute à celle qui a les cheveux pareils à un flammand rose. Stupides humains. Celle-ci sent le sang mais aussi quelque chose de moins agréable que la Bête ne parvenait pas à vraiment déterminer... jusqu'à ce qu'elle brandisse l'objet de cette dérangeante odeur : une arme. Un couteau. Du métal ! UNE MENACE ! L'Acier ne voit plus que cela et, par pur réflexe, la Bête, hurlante de rage et d'effroi, s'apprête à trancher la main tenant le métal ! Sauf que l'Autre, nuisible présence qui la perturbe au plus au point, hurle aussi, plus fort qu'elle ne l'a jamais fait ! Au point que la Bête n'a plus en tête que de la faire taire ! Et elle n'a, pour cela, que deux solutions : se tuer ou, à nouveau, satisfaire les insipides exigences de ce parasite !

Enragée par cette soumission forcée et indigne du prédateur qu'elle est, la Bête se détourne alors clairement à contre-coeur d'April pour foncer, babines retroussées et toutes griffes dehors, vers Mel ! Pour peu qu'elle lève les yeux, April aura l'exclusivité d'une vision peu commune... La fluette silhouette de la rouquine prise en étau entre la Bête, un demi-requin sous le bras, se jetant sur elle et celle de l'énorme requin-marteau jaillissant des eaux dans son dos, gueule grand ouverte sur ses innombrables dents de scie ! Le sort de la petite rouquine se joue en une fraction de seconde ! A tel point que l'envergure des deux mastodontes en vient à devenir moins impressionnante que leur vivacité ! La gifle qu'assène le plus poilu des deux est d'une telle violence que la mâchoire inférieure du squale géant est arrachée pour terminer dans un "splosh", aussi désuet que sinistre, à la surface des eaux, excitant d'autant plus ses congénères affamés ! D'une telle violence que l'immense requin-marteau sorti des eaux sombres y retourne aussi sec comme une balle de tennis smashée ! D'une telle violence, enfin, que, dans son élan, la patte velue emporte aussi la rouquine qui, elle, est projetée sur le sol du voilier, renversée comme un quille
! Et, pour peu qu'elle soit encore consciente après le choc, elle est aussitôt surplombée par la Bête lui hurlant dessus, faisant pleuvoir sur elle une forme de pluie plus épaisse et visqueuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas... La Bête, ici, ne s'adonne pas à une quelconque démonstration de force d'un prédateur à sa proie. Non. Après l'avoir sortie des eaux et, pour la seconde fois en moins d'une heure, lui avoir évité d'être boulottée par un requin, il est parfaitement clair que la rousse est tout simplement en train de se faire engueuler ! Il n'est pas impossible, d'ailleurs, que, pour une fois, Clétus et la Bête soient parfaitement raccord...

Tout cela ayant été extrêmement rapide, April n'aura sans doute pas eu le loisir de se libérer de son entrave... et c'est vers elle que le monstre, une fois de plus, s'approche. Et si elle ne lui fonce pas dessus comme cette nuit-là, son rugissement n'en est pas moins bestial, terrifiant et assourdissant ! La gueule pas moins écumant de bave, ses crocs pas moins saillants ! Il n'y a pas, non plus, moins de rage et de colère dans l'Acier que cette fois-là ! La raison en est, d'ailleurs, identique : l'arme, le métal, la menace.
Rien ne dit, cependant, que la jeune femme aux cheveux roses l'ait compris, pas plus cette nuit-là que ce jour-ci ! Il est pourtant souhaitable que le rugissement ait suffi à lui faire lâcher son petit bout de métal ou qu'elle l'ait jeté au loin car, dans le cas contraire, c'est d'une nouvelle "gifle" dont se fendra l'air et la Bête ! Un coup de griffes ne visant qu'une seule chose : l'arme de métal. Tout comme elle n'avait viser que la lance d'une certaine Ruby, cette nuit-là, et qui en porte encore les marques dans la chair de son avant-bras... La pluie, la rage, le bateau qui tangue, la Bête pourrait bien déraper un peu plus, aujourd'hui, et April y perdre un bras !

Débarassée, donc, d'une manière ou d'une autre, de la vue de cette effrayant et pourtant minuscule bout de métal, la Bête ne donnera enfin qu'un minuscule et dédaigneux coup de griffe... sur la corde tendue qui retient April. Ce qui la coupera net. April libérée, la Bête, elle, se libèrera du poids de la moitié de requin encore jusque-là portée sous son bras, la laissant tomber au sol puis, d'un coup de patte, la faisant glisser vers les deux jeunes femmes. Elle ne s'abaissera pas à la pousser un peu plus du bout du museau pour que le message soit encore plus clair, elle estime en avoir déjà fait plus qu'il ne faudrait ! Stupides humains. Le grognement guttural qu'elle émet, alors que l'Acier dévisage les deux femmes, ressemble étrangement à un soupir las... Peut-être est-il plus dirigé à l'encontre de l'Autre qu'à elles, d'ailleurs, mais c'est en tous cas la dernière attention qu'elle leur accordera car, dans la seconde qui suit, d'un bond, la voilà retournée sur l'autre voilier ! Et elle y restera ! Grognant de ci, de là, frustrée, agacée de n'avoir que ces quelques planches mouillées pour se dégourdir les jambes, hurlant sur la moindre sardine venant frôler sa précaire habitation puis, le temps passant, finissant par se nicher... et s'endormir. Elle le sait, à son réveil, elle sera à nouveau coincée là, tout au fond, dans le noir, prisonnière, à ne plus pouvoir qu'observer par les yeux de l'Autre : le stupide humain dont elle aimerait tant pouvoir se débarasser. Malédiction.
April n'ignore pas que ce déplacement corporel effectué n'aura pu échapper à ce prédateur dont les sens sont extrêmement aiguisés. Alors qu'elle s'évertue bien maladroitement à se libérer de ce qu'elle aura elle-même créée, l'échine est dévorée par l'intensité des prunelles bien dérangeantes. Les doigts trop fébriles et trop tremblants pour trancher au même endroit, de fait la corde entamée l'est en de multiples points. La lame reluisant parfois attire sans mal l'attention de la Bête mais cela, April ne le réalise pas, tout comme elle n'avait pu le faire lorsque la lance s'était plantée à ses pieds. Ce hurlement vrillant à l'oreille manque bien de lui faire lâcher ce qu'elle tient durement contre sa peau mouillée et également imprégnée de moiteur.

Trop tard. Trop tard. Tu arriveras toujours trop tard. Lui sussurre-t-on ou peut-être n'est-ce que le fruit de son esprit trop tourmenté. Le bois du pont grince alors, craque sans doute sous le déplacement de l'être terriblement massif. Son corps pivote légèrement, se raidissant nettement en découvrant Mel être aisément surplombée par la stature gigantesque. Les perles grisées semblent s'extraire de leur orbite sous la vision décadente qu'elles observent, le visage prenant la délicieuse carnation de la lividité. Brandir le kirpan pour déporter l'attention sur elle à nouveau mais la main refuse d'obéir. Fort heureusement. Car c'est à cet instant précis que le mastodonte marin surgit de la surface ondine, envoyant une grosse gerbe d'eau sur le pont et sur Mel. L'uppercut part instantanément, si surpuissant que l'imprudent en a la mâchoire complètement démontée, le sang en giclant se répand en abondants filets carmin. Quelques morceaux de chair sanguinolente s'écrasent.
Le corps de la jeune femme projeté tel un fétu de paille l'en fait violemment sursauter, un cri exprimant l'effroi et une profonde inquiétude se libère mais il se révèle aussi assourdissant qu'un murmure, la gorge obstruée par la boule s'y étant logée. Nauséeuse et tremblante sous l'engueulade ayant lieu, sans savoir comment interpréter ce qui se déroule.

Temps imparti bien trop ridicule pour qu'April ait su réagir d'une quelconque manière.
Campée sur des genoux ne faisant le moindre mouvement en arrière, faute à cette corde mais faute surtout à l'implacable terreur l'immobilisant et la statufiant tandis que les prunelles agrandies dardent intensément celles de la Bête se rapprochant d'elle. Eclat vivace de son désir de vivre malgré l'aigreur piquant la bouche et la gorge, malgré le poison qu'est la peur longeant l'échine qui s'en infecte davantage. Ce rugissement la rend momentanément sourde, les bruits alentours disparaissant soudainement. Les larmes tièdes surgissent, ruisselant sur la peau glacée qu'elles ne sauront réchauffer. A cette gueule béante déversant sa bave sur sa peau, un visage se superpose, amenant un doux sourire sur les lèvres tremblantes. C'est comme un halo de chaleur qui l'enveloppe alors, permettant aux doigts si crispés sur l'arme de s'en défaire, celle-ci glissant sur le bois mouillé, la main retombant inerte contre sa cuisse nue.

Le rideau de chair formé par les paupières se baisse brutalement afin de ne pas voir les griffes s'abattre sur elle. A quoi sert de lutter quand les dés sont pipés d'avance ? Absurde et inégal combat. Attente interminable et incompréhensible.
Les yeux ne se risquent à se rouvrir que lorsque le bout de requin abrutit le sol et l'en fait violemment tressaillir. Hébétée et interdite, fixe le manège du prédateur. Une offrande ?

Prostrée, fouettée par une pluie devenue plus fine. Claquement de ses mains contre ses propres joues et non pour y porter quelque couleur absente. Lessivée, le corps tellement fourbu que l'envie est de s'allonger, là, et oublier tout cela. Mais elle ne le peut. Alors elle se relève, les jambes vacillantes, manquant bien de s'étaler connement tant elle est dépourvue de la moindre force.
Pourtant, April réussit, en ignorant les muscles douloureusement échauffés, à rapatrier Mel en la trainant sur ce pont, les mains ceignant ses aisselles. Au sein de la cabine, divers objets s'ébattent sur le sol, formant un bordel désorganisé. Ce qui fait office de banquette accueillera le corps bien lourd de la jeune femme avant qu'il ne soit recouvert d'une couverture.

L'odeur prononcée du whisky chatouillera certainement le nez de Mel lorsqu'elle reviendra à elle, April n'ayant lésiné à ingurgiter l'alcool.

Mel garde les yeux posés sur la Bête cherchant toujours au fond de l’Acier quelque chose ou plutôt quelqu’un… Mais elle n’a pas le temps de réfléchir ou même de penser, parce que tout se passe trop vite et en même temps. Dans le dos du loup, April essaie de se libérer des liens qui les ont sauvées auparavant. Un rayon de lune, un reflet sur la lame qu’elle tient entre les mains. La rousse retient son souffle espérant que la Bête n’ait rien vu, mais elle sait déjà qu’elle n’a pas pu manquer ça…

Une seconde, elle hésite à avancer vers le poilu, se jeter dans la gueule du loup ou au moins dans ses pattes pour le retenir un peu, laisser du temps à April pour se défaire complètement des liens qui la maintiennent prisonnière. Sauf que le temps d’y penser et c’est déjà trop tard.

Clignement des yeux. La scène se passe maintenant en accéléré ou alors c’est elle qui est au ralenti. Le loup devant elle, de toute sa hauteur et dans son dos une gerbe d’eau qui vient la fouetter alors que la tempête est terminée. Elle ne comprend pas. Et elle n’a pas le temps d’essayer d’ailleurs avant que la Bête ne vienne faire un strike armé de sa moitié de requin pour dégommer celui s’étant risqué hors de l’eau. La rousse sent juste le brassement d’air et la patte velue qui l’emporte dans son élan, elle en perd l’équilibre et tombe sur le pont, tête la première. Elle est pourtant encore consciente quand le loup vient lui crier et lui baver dessus. Alors elle se recroqueville sur elle-même attendant la sentence mortelle.. qui ne vient pas !

Entre ses paupières lourdes, juste avant de perdre connaissance, elle voit le monstre poilu se défaire de son arme de fortune et la pousser entre elles. Un dernier regard vers les cheveux roses d’April, pour s’assurer qu’elle va bien et puis elle sombre encore une fois.

Quand elle rouvre les yeux, elle est au sec et au chaud. Un instant, elle se croit revenue dans la salle commune de Roningrad, entourée par les vapeurs d’alcool. Et puis, tout lui revient en tête et elle se redresse trop vite, sa tête se mettant instantanément à tourner. Une fois sûre que les mouvements qu’elle ressent, ne sont dus qu’à la houle et elle rouvre les yeux pour chercher April et se jeter dans ses bras.

April ! Est-ce que tu vas bien ? Est-ce qu’on est en sécurité ?

Elle sait que sa question est stupide étant donné qu’elle a déjà dû lui bander les mains, mais c’est la première chose qui lui soit venue en tête avant la suivante.

Est-ce que la Bête… est-ce que c’est toujours la Bête ?

Ce n’est qu’après avoir posé ces deux questions, qu’elle passera la main dans ses cheveux. Au point d’impact se trouve une belle bosse, elle s’en tirait mieux qu’elle n’aurait cru.

Après s'être assurée que l'état de Mel ne nécessitait pas sa présence immédiate, April aura effectué quelques activités et la première d'entre elles fut la recherche de sa radio, dénichée parmi quelques vêtements épars. Plusieurs tentatives dédiées à obtenir une fréquence qui ne répondra tout bonnement pas, l'inquiétude se forcissant en elle à mesure des essais infructueux. L'objet était-il déglingué ? Le temps le soumettait-il à quelques interférences ? Ou pire ? Devoir patienter jusqu'à là ne la réjouissait guère mais nul autre choix, hormis celui d'espérer.
Ce qui jonchait le sol serait ramassé mais les multiples pensées chevauchant en son esprit ne la laisseraient en paix. D'une de chassée, deux qui revenaient ou naissaient. Cercle vicieux, s'il en est.
Des vêtements secs sur le dos désormais mais le froid intérieur ne parvenait toujours pas à s'estomper. L'alcool saurait y remédier mais l'effet serait déplorablement trop bref.

A travers le hublot, un trait de lumière met en exergue quelques poussières qu'elle fixe sans les voir. Le goulot à la bouche, la gorgée est avalée de travers lorsqu'un craquement résonne, le corps se raidissant instantanément, la nuque devenant le siège de désagréables frissons. Le corps se lève difficilement de la caisse sur laquelle elle s'était assise pour aller coller l'oreille contre la porte de la cabine, la peur chevillant son ventre en son étreinte. Assurément victime de prochaines nuits cauchemardesques. Bref soupir avant de boire une bonne rasade.
L'oeil attiré par quelques mouvements ténus, de rapidement reprendre la place quittée auparavant puis de poser la bouteille sur le sol, derrière elle, et hors de vue immédiate.

April referme lentement ses bras contre Mel tout en murmurant calmement, non sans appuyer quelque peu sur le dernier mot anglais.


Je suis... fine.

Que pouvait-elle bien répondre à cela ? Le concept même d'être en sécurité lui échappait totalement. Peut-être ressentirait-elle ceci en étant cloitrée des mètres sous terre et encore, ce n'était point sûr.
Léger appui des doigts contre le dos de Mel avant de mettre fin à l'étreinte, reprenant la parole à voix basse, non sans distiller son haleine alcoolisée. Comme si elle craignait que sa voix puisse être entendue. Ne dit-on pas que les murs ont des oreilles ? 

Veux-tu boire quelque chose ? Tea ou coffee ? Ou un truc plus fort ?

Déjà elle se relève, en vue d'accéder au souhait de Mel. C'est dos à elle qu'elle poursuit, sur le même ton usité à l'instant.

Le soleil se radine. De l'eau soigneusement filtrée est mise à chauffer. Lent pivot, abîmant un peu plus son corps courbaturé. J'ai... j'ai pas eu le courage d'aller dehors, sorry... Souffle-t-elle, dépitée.

L'eau frémissante est versée dans deux tasses. Sa main tremble tellement que la jumelle l'enserre fortement. Réprime un soupir tout en s'efforçant de calmer son rythme cardiaque. Une fois fait, la caisse subira son fessier, les objets précédemment posés non loin d'elles deux.

I don't understand... Mordille nerveusement sa lèvre inférieure avant de lâcher d'une voix plus aiguë.
Que fout cette saloperie ici ! Avant de percuter soudainement. Toujours... ? La voix blanche.
 

Mel sent les vapeurs d’alcool qui entourent April. Elle sent comme elle tremble entre ses bras et ce n’est pas le froid ou l’humidité qui la met dans cet état. Elle regrette amèrement d’avoir posé des questions auxquelles la jeune femme en face d’elle n’a ni réponse ni envie d’en avoir, juste que tout soit fini. Elle comprend cette peur qui l’habite, mais elle, la rousse, elle doit savoir.

Pour le moment, elle reste auprès de la jeune femme aux cheveux roses, appréciant le thé qu’elle lui prépare. Elle pose une main sur les siennes pour essayer de l’aider à se calmer, serrant les doigts une fraction de seconde avant de les relâcher. Elle la laisse se rasseoir, remettant un peu d’ordre dans sa tenue, entre vêtements encore mouillés et cheveux emmêlés, mais elle se rend bien vite compte que ça ne sert à rien.

Lentement, elle relève la tête, se forçant à sourire, elle cherche les yeux gris avec les siens. Et d’une voix douce, juste après qu’April a enfin eu le déclic, Mel la rassure.

La Bête a l’air de s’être calmée… Et puis si le soleil revient, ça veut sûrement dire que c’est fini.

Elle semble hésiter avant de se lever.

Je vais aller voir, je vais jute regarder et je reviens pour te dire si tout est calme. Ok ? Comme ça on pourra souffler un peu et essayer de remettre tout en ordre.

Elle se rend compte qu’elle lui parle comme une enfant qu’elle n’est pas, même si elle est effrayée, mais qui ne le serait pas ? Elle se redresse, met les mains sur ses hanches, posture de super héros, et elle lui fait un clin d’œil.

Allez c’est parti !

Si la posture et la voix semblent être assurées, ses jambes, elles, tremblent un peu sur les quelques pas qui la mènent à porte. Doucement, elle pose la main sur la poignée avant de retenir son souffle et finalement, elle l’entrouvre et passe la tête. Elle ferme les yeux, éblouie par le soleil, tourne de droite et de gauche, l’eau est calme, le ciel est bleu sans nuage. Le pont de leur embarcation est couvert de débris mais pas l’ombre de poils ou de barbe. Un peu plus loin, l’autre voilier attend comme s’il était abandonné…

Elle avance un peu plus sans lâcher la poignée, puis décide de revenir auprès d’April pour la rassurer à défaut de l’être elle-même.

Le calme après la tempête ! Il fait beau et rien ne bouge dehors ! On va pouvoir sortir !

Et dans sa tête, une seule question qui tourne en boucle, où est donc passé Clétus ?

Gauche... Droite... Haut... Bas... Le remous, les vagues, le bruit de l'eau, la chaleur du soleil, la fraîcheur de l'air marin, l'odeur de l'iode... Clétus, yeux grands ouverts et toujours allongé, nu, sur le pont du voilier, sent tout. Ressent tout. Une acuité sensorielle aussi aiguisée que lorsqu'il était "Elle". La Bête. Et c'est bien la première fois de sa vie qu'il est en mesure de pouvoir comparer car, cette fois, il était là. Toujours. Du début à la fin. Aucune absence, aucun oubli, juste ce court instant où il s'est senti passer au second plan, céder la place. Il n'était cependant pas un simple spectateur. Non. Il a eu son mot à dire et a influencé chaque geste, chaque décision de la Bête ! Du moins, quand cela était nécessaire, quand la Bête ne le prenait simplement pas de vitesse... Et c'est heureux ! Car il a pu assister... non, mieux... ressentir la formidable et effroyable machine de précision et d'efficacité qu'est l'instinct de ce qu'il ne peut plus tout à fait considérer comme un monstre. Ou, du moins, de ce qu'il ne peut plus tout à fait dissocier de lui ! La chose est irréversible, il y a eu un avant, il y a un après. Il n'y a plus Lui et la Bête : il y a Eux. Ils ne sont pas liés ou associés, ils sont les deux facettes du même être. Et tout ce que ça implique, tout ce que ça chamboule dans la perception de soi, est bien ce qui occupe, en grande partie, l'esprit du grand barbu fixant le ciel, immobile, depuis... Depuis combien de temps, d'ailleurs ? Ça, il ne le sait pas vraiment, à vrai dire. Tout semble aller plus vite quand il est la Bête, comme tout semble au ralenti quand il est Clétus. Y compris lui-même.

Cela étant, de son point de vue, supposant que puisqu'il était présent cette fois-là, il l'était aussi à toutes les autres, qu'il s'en souvienne ou non, il est bien plus responsable qu'il ne l'espérait des agissements de la Bête ! Alors, bien sûr, il pense un instant à Jelani... A-t-il laissé sciemment la Bête agir ? L'a-t-il poussée à agir ?! Profitant de l'occasion pour éliminer de l'équation le leader le plus belliqueux de la toute-puissante USSR ? Il n'a pas la réponse, ne l'aura sans doute jamais d'ailleurs, mais il s'autorise sans mal à envisager une réponse positive à ces questions... Le sentiment de puissance et de rage libératrice qu'IL a ressenti en broyant du requin-marteau comme du verre était bien trop jouissif pour ne pas s'imaginer se laissant aller à ses instincts les plus primaires ! Cependant, ce n'est pas vers cette nuit-là que sa réflexion le porte le plus longtemps mais bien vers cette autre nuit, bien plus lointaine... A la ferme, à cette grange repeinte à l'hémoglobine, à son réveil au milieu de tous ces corps... dont ceux de sa femme et de ses deux filles... tout juste reconnaissables... A-t-il laissé la Bête agir ? L'a-t-il poussée ? A-t-il vraiment...?

Le soupir s'échappant de ses lèvres est long comme un quart de siècle de solitude. Puis il se redresse enfin car, si tous ces regards ne sont plus là pour observer sa culpabilité, d'autres, au contraire, le sont. Toujours en vie. En partie, il le sait, grâce à lui qui est "Elle". Mais aussi meurtris, il le sait, à cause d'Eux. Il ne peut cependant, dans un premier temps, que constater les dégâts. Ce voilier aurait sans doute préféré rester sur son bout de plage paradisiaque, quitte à rester pour toujours un placard planquant un squelette, plutôt que d'avoir subi la Bête bien plus que la tempête. Puis l'Acier allant voir plus loin, Clétus ne doute pas qu'il en va de même pour la seconde embarcation un peu plus loin... Qu'en est-il de ses occupantes ? C'est de cela et uniquement de cela qu'il s'efforce de se soucier pour l'heure. Un coup d'oeil vers le manteau scintillant des eaux lui confirment ce qu'il savait déjà : les requins sont toujours là, continuant leur ronde bien qu'ils n'osent plus tellement approcher des bateaux. Du moins, pour l'heure. Il les sent plus qu'il ne les voit, comme s'il sentait leur mouvement, la moindre vibration dans l'air, dans l'eau, sur sa peau, sa pilosité... Tiens, là, une molécule a été déplacée. Elle sentait l'iode et le sable.

Pareil à un homme de "Crocs-Magnon" qui aurait découvert la navigation avant l'heure, c'est muni d'un mât brisé - qui semble aussi maniable qu'un bâton entre ses paluches - en guise de rame que le barbu rallie le second navire. Les eaux sont calmes et, lorsque la proue du premier atteindra la coque du second, le "ploc" se sera fait sans doute plus entendre que ressentir par les deux occupantes. Abandonnant sa rame d'infortune, Clétus se rend sur le voilier d'April, à l'Automne de sa vie. Là encore, il constate les dégâts, là encore il les connaissait déjà. Pour les avoir vu en direct, pour les sentir sans les voir, humant même la différence olfactive entre le bois poli des mois plus tôt et celui, plus humide, mis à nu par ses griffes ou les divers chocs, entre le sang répandu au sol et celui coulant encore du demi-requin laissé là, à l'abandon, entre celui du requin et celui de la jeune femme aux cheveux couleur fleurs de cerisier. Il sent comme il entend les deux jeunes femmes à l'intérieur de la cabine, leur respiration, leurs odeurs, leurs battements de coeur accélérant depuis le "ploc", la contraction de l'une alors qu'il approche de la porte, les mouvements de l'autre, s'armant sans doute, alors qu'il pose sa main sur la poignée... et ouvre.

Dans l'encadrement de la porte ouverte, l'homme, certes poilu, est nu. Et non seulement il n'en fait pas grand cas mais, plus encore, son regard à lui seul suffit certainement à occulter tout le reste. Cet Acier qui semble luire même si le barbu est à contre-jour. C'est l'exact même regard que celui de la Bête qui fixent les deux occupantes de la cabine... à ceci près qu'il n'y a plus la moindre trace de rage là-dedans. Pas une once. De l'intensité, sans doute, du souci, très certainement, mais surtout ce qui se résume dans les trois mots qui glisseront des lèvres ne s'entrouvrant que pour cela :


- Je suis désolé.

Des mots inutiles, cependant, car tout en lui l'exprime déjà, du regard à la posture en passant par le ton de sa voix. Des mots qui, par ailleurs, s'arrêtent à leur sens strict ! Il ne demande pas à être excusé pour l'inexcusable. Pas plus qu'il ne cherche à rassurer qui que ce soit. Il est toujours là, la Bête aussi. Rien n'est fini et ce qui a été fait ne peut être défait. Il EST la Bête. Il le sait plus que jamais. Et vis à vis de ceux - ou celles, en l'occurence - qui ont eu à le subir, il n'a, donc, à opposer, que sa désolation.

Pour autant, le fameux Acier ne fuit ni l'Orage de l'une, ni les Noisettes de l'autre. Du moins, pas jusqu'à ce qu'il ne referme la porte sur sa moue et son air grave. Il ne s'enquiert pas de leur état, il le connait déjà. Qu'il s'en veuille n'y change rien, aucune n'est mortellement blessée et il n'est absolument pas apte à les soigner. Alors, sans un mot, il s'attèle à ce qu'il sait faire, à ce en quoi il peut être utile. Sachant pertinemment où il est, il ramasse ce bout de métal tenu plus tôt par April, et qui effrayait tant ce pourtant si puissant prédateur en lui, puis, agenouillé, conscient que les émotions, ça creuse, il entame d'éventrer et vider le plat du jour. Car, aujourd'hui, au menu du Frêle Esquif, cuisiné par Le Loup de mer noyé, on bouffe du requin.
Ce texte vaut une bière !
Ce n'est certainement pas le fugace contact sur ses doigts qui permettra d'apaiser le tumulte de sentiments et de pensées qui s'amuse à foison avec elle. A croire qu'April est bien loin d'avoir démêlé l'inextricable noeud de questionnements intérieurs, bien qu'elle ait eu maintes réponses depuis le début des évènements, mais de là à leur concéder l'infuse vérité, c'était autre chose.

Fini ? Par le seul fait de la réapparition de l'astre brûlant ? Venait-elle de bien entendre ou s'imaginait-elle les dits propos, tant ils étaient incongrus ? Resserre ses mains contre la tasse ébréchée, mirant un court instant l'insipide breuvage avant d'en avaler, finissant tout juste quand Mel se lève.
Les traits se dessinent en masque de profonde perplexité, les prunelles se teintant d'inquiétude à la poursuite de mots qui ont un fort parfum de crédulité. Inconcevable que Mel applique ce qu'elle vient de dire pense-elle, jusqu'à se raidir naturellement lors de la pose corporelle adoptée.

A ce clin d'oeil, le visage ne s'égaie pas, se refermant davantage sous la crispation des lèvres. Pose la tasse d'un geste mécanique sur la caisse tout en faisant prendre de la hauteur à son corps. Mais April, en conservant délibérément le silence, n'en aura pas moins réagi avec une lenteur affligeante. Le pas a beau être vif, la main se tendre afin d'intercepter Mel, que c'est trop tard. Ces deux derniers mots résonnent en son sein, comme la morbide litanie qu'ils représentent. La gorge s'assèche. La lèvre inférieure est puissamment mordue, jusqu'à ce que le sang s'extirpe de la pulpe pour mieux baigner la muqueuse.

Don't. Marmonne-t-elle enfin d'une voix dure mais ce simple mot est trop bassement émis.

La porte cède sous la main manipulant la poignée. Profonde déglutition, la salive difficilement avalée alors qu'elle est intimement convaincue que la masse les baignera de sa gigantesque ombre. Déjà un pas de recul s'effectue, la nuque picotant désagréablement. Mais rien. Rien d'autre que la luminosité qui s'engouffre davantage dans l'habitacle. Un bref rire nerveux lui échappe tandis qu'elle referme ses bras sur elle-même, évacuant une once de cette tension qui ne peut la déserter. Saturation. Epuisement. Lassitude. Instant de flottement profitant à Mel qui joue d'imprudence.
Ce n'est que la voix revenue plus proche d'elle qui l'extirpe de la torpeur en laquelle April s'était engoncée puis le sens des propos s'immisce, enfin.


Non ! Assène-t-elle avec violence.

Il n'y a la moindre latence entre ce seul mot et le déplacement étonnamment rapide jusqu'à cette porte restée entrouverte, offrant le corps en appui contre le métal afin de cloisonner l'espace. Le mince interstice entre l'extérieur et l'intérieur laisse pénétrer ce bruit, assourdissant l'oreille tandis que le poil s'hérisse, que le corps fait poids pour clore définitivement la cabine. Pivot afin de faire dos avec le métal, fixant Mel sans véritablement la voir.
Fugace moment où April concède à ses lèvres l'arborescence d'un sourire puant la tristesse. L'infime espoir brûlant en elle vient de s'éteindre.

Sans un mot, sans un regard, April se dirige d'un pas mécanique vers la pièce faisant office de chambrée, n'y demeurant que les secondes nécessaires pour se munir d'une arme. Pathétique et dérisoire attitude, assurément, et qui n'offre le moindre réconfort à celle qui encoche le projectile, patientant pour bander la corde de l'arc, dont le bois, ici et là, est orné d'un sang patiné par le temps. Une seule flèche. Défaut d'optimisation ou ne s'agit-il tout simplement que de ce constat évident qu'une seconde ne saurait être tirée ?
Où viser ? Perforer un oeil ou tenter de passer sous la peau épaisse du mastodonte afin de trancher dans le vif ? Chance sans doute proche de zéro de réussir à toucher l'une ou l'autre portion, elle le sait.

A distance de la porte, elle s'attend à tout instant à ce que celle-ci soit défoncée voire arrachée de ses gonds mais c'est la poignée qui, étrangement, se meut. La peur, péniblement surmontée peu auparavant, resurgit en s'ancrant à elle telle une sangsue. Les appuis se renforcent malgré la lancinante faiblesse s'emparant de son être. Cognées sourdes du palpitant. La main blessée lui est indolore alors que l'empoigne s'est raffermie. Ignore tout autant les lamentations silencieuses de son corps. La corde se tend, la flèche prête à émettre son sifflement délicieux.
L'ouverture de la porte déploie sur elle une onde paralysante. Implacablement prévisible. Billes grises sans le moindre éclat qui sont figées sur l'intensité aciérée. April ne voit que le regard de la Bête, tout le reste naturellement effacé de son champ de vision.

Ces trois mots mettent un temps fou à lui être compréhensibles. De réaliser également d'où ils proviennent. Le visage de Clétus lui est désormais accessible. L'arc est lentement abaissé, sans être désarmé. La colère transcende l'orage pulsant tempétueusement dans son regard.

Mel regarde April qui s’élance pour se jeter sur la porte et la fermer en s’appuyant sur elle comme si elle n’était pas sûre que le fer suffise pour faire barrage et que son corps soit une barrière bien meilleure. Elle croise les yeux gris, un instant et elle sent son sourire s’évanouir sur son visage. La jeune femme qui s’éloigne maintenant vers le fond de la cabine revient maintenant armée d’un arc. La rouquine pousse un long soupir sentant son cœur se serrer un peu plus. Non seulement elle n’a trouvé aucune trace de Clétus et elle n’a pas vraiment réussir à rassurer la jeune femme aux cheveux roses.

Elle réfléchit à ce qu’elle pourrait lui dire ou faire mais ses réflexions sont stoppées net quand la poignée de la porte se met à tourner. Elle fixe une seconde April et son arme et se dirige vers elle, histoire de pouvoir veiller à ce qu’elle ne décoche pas une flèche par mégarde ou au contraire en visant entre les deux yeux de celui qu’elle sait derrière la porte. Son rythme cardiaque augmente et une fois le battant complètement ouvert, ses yeux croisent l’acier et son corps se détend instantanément, contrairement à celui de son amie qui semble tétanisée.

Un coup d’œil au gris de l’une et à l’acier de l’autre, entre l’orage et la tempête… comme si dans ce petit endroit, elle était encore au beau milieu de la nuit qui vient de se terminer, entre un loup-garou et un requin, entre les éclairs, la pluie, le vent et la houle… Comme si tout pouvait recommencer, ici et maintenant, sur un simple clignement des yeux ou un mouvement dans l’air.

Et elle, elle était au beau milieu des deux. Retenant sa respiration entre l’arc levé et l’air grave. Trois mots prononcés par un homme nu, une main armée qui suspend son geste et Mel peut enfin reprendre son souffle et laisser son cœur reprendre son rythme normal. Un long soupir avant de parler tout bas à April.

Je sais que c’est difficile à comprendre et certainement plus encore à accepter cette… réalité. Mais tu sais, Clétus n’a pas conscience de sa transformation ou bien de ce qu’il peut faire quand il est la Bête… Je sais que tu as peur et je comprends… Essaie juste de…

Et comment lui dire de ne pas trop lui en vouloir alors qu’elle a manqué mourir cette nuit encore après celle de la mort de Jelani. Les mots s’évanouissent dans sa gorge avant qu’elle ne les prononce.

Je t’emprunte un bout de serviette pour essayer de le rendre un peu plus présentable. Faire la bouffe cul nu c’est pas très… hygiénique, non ?

Le changement de sujet est abrupt, un clignement d’œil et elle attrape ce qu’elle trouve près d’elle pour aller entourer la taille de son barbu, montant sur la pointe des pieds pour aller l’embrasser sur une joue et frotter son nez dans son cou avant de retourner aux côtés de la fille aux cheveux roses qui a sûrement plus besoin d’elle que Clétus à l’heure actuelle.

L'ours s'affaire. Ayant assez rapidement évider le demi-requin, il jette au loin les organes, les tripes, comme signalant par ses "offrandes" aux autres prédateurs marins qu'il est temps d'aller voir ailleurs s'ils y sont. Ce que ces sens lui confirment, bien qu'il ressente toujours leur présence à tous, là, en-dessous. Puis, attrapant la corde ayant plus tôt ligoté April, il noue les deux navires pour éviter qu'ils ne s'éloignent de trop.

Il est donc, là, nu, debout et pas mal couvert de sang - bien qu'un oeil avisé et sa nudité auront potentiellement permis de constater qu'il ne garde aucune séquelle corporelle des différentes blessures contractées lors de sa transformation - quand la rouquine vient le draper d'une fort jolie jupe de fortune qui lui semble, à elle, plus convenable. Force est d'admettre que l'ours doit avoir une tendance naturiste - quand la Bête serait plus naturaliste - car il est clair que se ballader cul nu et la queue au vent n'était pas sa première préoccupation ! Et quand la petite rousse vient déposer un baiser à sa joue puis fourrer son nez dans son cou, le barbu appuie sa tête sur le miel, le caresse du front, laissant cet acte tendre lui apporter autant de sérénité que possible. C'est là toute la force de Mel, parvenant, au prix d'efforts dont on réalise sans doute trop peu l'ampleur, contre vents et marées, d'apporter tendresse, calme et légèreté même dans les pires moments. D'autant plus dans les pires moments, en fait. Puis il soupire alors qu'elle s'éloigne. Ce n'est cependant pas un soupir amouraché mais bien, une fois encore, un soupir désolé. Saurait-il lui offrir autant d'amour, lui, si les rôles étaient inversés ? S'il devait se subir comme elle subit ce qu'il est ? Il est loin d'en être sûr.

Quoiqu'il en soit, il tend le bras pour attraper son sac, dans l'autre voilier, ayant miraculeusement survécu aux péripéties de la tempête sans passer par le fond, avant de s'en retourner à la bectance. Il dépose le sac près du requin et s'agenouille à nouveau. Du sac, il extirpe un autre couteau, ayant une valeur plus affective, et rend celui d'April au pont, avant d'entamer de trancher la chair de l'imposant poisson. Notant, au passage, que la phobie de la Bête pour le métal, et qu'elle lui fait ressentir bien souvent, ne s'applique définitivement que lorsqu'il est brandi par d'autres...

Ce n'est cependant pas ce qui tourne en boucle dans la caboche du barbu. Ce qui vient annihiler toute autre pensée, c'est bien ce sentiment, voire ce constat ô combien perturbant : la Bête l'a sauvé. Tout comme sous son impulsion à lui - lui semble-t-il -, elle a sauvé Mel à deux reprises et libéré April de son entrave. Mais son sauvetage à lui, il en est certain, il ne l'a pas souhaité, il ne l'a pas réclamé, il l'a subi. La tempête éclatait et, bien incapable de manoeuvrer son embarcation, sans même parler de la vague venant le jeter à l'eau, il aurait à coup sûr bu une dernière tasse puis nourri les poissons... Ça ne peut pas être un hasard si la Bête a précisémment pris les commandes à ce moment-là ! Elle l'a sauvé. La chose lui semble indéniable. Il ne s'en sent pas moins redevable mais il est absolument certain qu'elle ne l'a pas fait par empathie ou altruisme. Il a très nettement pu percevoir ses motivations, cette fois, son ego, sa façon de penser et d'être. La Bête se fait passer elle avant toute autre chose, elle est tout ce qui compte et sa propre survie prime sur tout ! Et si Elle est Lui et qu'Il est Elle... Sont-ce là, au fond, ses propres motivations à lui ? Son être profond ? Est-ce pour ça qu'il a eu la survie comme premier et dernier objectif durant toutes ces longues années seul, parmi les décombres et ce satané monde sous-terrain que beaucoup résument à un métro ?

Mais plus encore que cela, il se révèle à lui une évidence : la Bête a BESOIN de lui. Elle est dépendante de SA survie. Et de là découlent nombre de questions mais une parmi toutes accapare actuellement l'esprit du barbu : si, face à une tempête menaçante et une noyade, la Bête a eu le temps de surgir, de remonter à la surface, qu'en serait-il face à une balle tirée sur Clétus ? Ou... une flèche ? Alors, tout naturellement, tandis qu'il découpe tranche de requin après tranche de requin, les faisant sécher et cuire au sel qu'il retire, poignée après poignée, de son sac, l'esprit et l'attention de l'ours aux sens suraiguisés, se dirigent vers April...

April, à laquelle il tourne sciemment le dos depuis leur brève entrevue. April, dont il occupe le pont de SON voilier, sans y avoir été invité et avec une forme de nonchalance qui pourrait lui sembler déplacée. Voilier qu'il a partiellement détruit tandis qu'il était la Bête. April, qu'il a une fois encore terrorisée et poussée à se blesser. April qui le connait à peine, ce barbu nudiste à la con, pour lui avoir vaguement adressé la parole une fois ou deux par radio interposée. April, qui n'a peut-être pas encore accepté, par instinct, de déposer son arc. April, chasseuse esseulée, qui aura peut-être conscience, au secret de ses pensées, de ce fait que le barbu tient à présent pour acquis : Tue Clétus, Tue la Bête...
Sans la transformation d'April en statue vivante provoqué par l'inexorable effroi, il est absolument certain que la flèche aurait dansé dans cet air devenu terriblement étouffant et oppressant. Ceci, en condition propice évidemment, car la Bête se serait sans doute avérée plus véloce, malgré une cabine trop exigu pour accueillir une telle masse.
Que Mel puisse interférer d'une quelconque manière aura été omis, voire peut-être naturellement occulté de son esprit, la perception des faits en complète et totale opposition, en une logique implacable et imparable. Nulle action ou réaction de la jeune femme n'aurait pu être synonyme d'influence, sauf peut-être à s'offrir en bouclier humain. Peut-être.
De fait, l'inévitable soumission conférée par la seule terreur serait l'unique précurseur à la désamorce de cette situation.

Aussi tendue que cette corde, bien qu'ayant nouvellement réalisée que c'est seulement le visage d'un homme. Le corps retrouve progressivement sa pleine mobilité alors que s'anime enfin la vie au sein des prunelles, le vide y régnant soudainement supplanté par l'incandescence d'une colère furieuse. Pas un mot ne franchit le seuil des lèvres closes où s'affine un sourire mauvais. Cette fois ci elle est en position de force, investie de ce pouvoir de puissance offert par le fait d'être armée et surtout, de s'être défaite de son statut de proie apeurée et odieusement vulnérable. Ce sentiment finissant par s'étioler incite à une posture nettement moins agressive, sans qu'elle ne puisse se résoudre à se désarmer pour autant, ne l'effectuant que lorsque la porte se refermera sur Clétus.

La tête se baisse tandis que la dextre empoigne la nuque imprégnée de moiteur et de raideur, y pressant dessus de ses doigts fébriles afin d'estomper un brin de tension.
Des sentiments contraires se partageaient son être. Elle aurait pu mettre un terme à ce cycle en écoutant cette pulsion meurtrière bruissant en ses veines même après avoir pris conscience qu'il ne s'agissait plus de la Bête. Clore définitivement ce chapitre pour qu'une troisième rencontre hasardeuse ne s'accomplisse. Déjà le regret s'immisçait.
Mais à contrario, en le tuant potentiellement, n'aurait-elle éprouvé, en sus de ce dernier, un profond remord  ? Cette seule possibilité était-elle la source de son attitude ? Ou en existait-il une toute autre, dont elle seule avait connaissance ?

La voix de Mel lui parvient difficilement, ses pensées chahutant trop. Le visage se redresse puis se tourne vers celle qui profère de telles inepties mais April considère-t-elle vraiment les propos de cette façon ? L'étau manuel s'intensifie contre sa nuque à la phrase laissée inachevée. Un rictus apparait sur ses traits, les lèvres se crispent longuement mais la colère ne produit la moindre étincelle en son regard. Il serait si aisé de la faire éclater. Si tentant également de la déverser. Certainement agréable aussi mais ce n'était contre elle qu'elle devait la diriger.

Les ongles s'enfoncent sur sa peau, comme si elle se régulait ainsi. L'intonation se dote de notes mordantes, bien que la voix soit calme. Trop ?


I don't want to understand.  Silence. Tu devrais en avoir peur, you know that, I think. Nulle interrogation dans le regard sous l'affirmation prononcée. Elle t'a peut-être sauvé la vie, maybe... or maybe not. Je finirai par l'anéantir. Conclue-t-elle, se gardant délibérément d'ajouter quelque précision.

Le côté hygiénique lui passe évidemment au dessus, s'en souciant comme d'une guigne. Libération d'un bref soupir.
April rafle la bouteille délaissée tandis que Mel s'assurera de recouvrir la nudité de Clétus. Le pas est traînant jusqu'à la banquette où elle se vautre sans prendre une assise confortable. L'arc est délicatement posé à ses côtés puis le goulot retrouve enfin ses lèvres et y est encore quand la rousse revient trop rapidement à son goût.


Fais ce que t'as à faire. J'ai besoin d'être... alone. Fugace ébauche d'un sourire.

Les rares fois où les deux jeunes femmes s'étaient croisées n'avaient été sous le signe de quelque réjouissance. A chacune d'elles se trainait l'aura de la Mort autour d'April. Fatalité ou coïncidence ?
Ce texte vaut une bière !
Mel se tourne vers April quand elle l’entend parler. Comme si la voix de la jeune femme lui était totalement étrangère. Mais c’est son regard qui lui fait manquer une respiration avant même qu’elle ne finisse de façon funeste sa première phrase.

Un bref souvenir de leur rencontre quand elle avait accueilli la fille aux cheveux roses dans son groupe de filles. Elles s’étaient alors dirigées ensemble vers Roningrad, et on ne peut pas dire que le voyage avait été une promenade de santé. Un périple au contraire. Mais elles s’étaient bien entendu et ça avait été plutôt sympa pour finir, long, très long, mais sympa.

April était repartie à peine arrivée, pour être avec celui qu’elle aimait. Et Mel lui avait souhaité d’être heureuse, parce qu’après tout, c’est tout ce qui compte dans ce nouveau monde, survivre et essayer d’être heureux.

La rouquine fixe longuement cette autre femme, celle qui est en colère, et qui a raison de l’être, celle qui ne comprend pas et pourtant…

Je croyais pourtant que tu serais la mieux placée pour comprendre que l’amour passe au dessus du reste…

Elle se tourne alors vers Clétus posant sa main sur la sienne pour l’arrêter dans ce qu’il fait. Elle lève les yeux vers lui et lui désigne la porte de la cabine.

On va te laisser seule April, tu as raison… On va retourner sur notre bateau et te laisser reprendre la mer.

Pas un sourire cette fois sur son visage, elle se retourne et se dirige vers la sortie, elle laisse le soin à Clétus de faire ses adieux et de la suivre quand il le souhaitera.
Aucune flèche ou poignard venant se planter dans son dos. Constat. Alors qu'il est là, sans défense, à genoux, le dos courbé, la tête penchée vers ce à quoi il s'occupe, vers le bas... La posture typique de celui qui, le canon d'un flingue braqué sur son crâne, attend la détonation, l'éxécution, la mort. Constat, là encore. Mais rien ne vient.

Rien ? Pas exactement. D'abord lui viennent, aux oreilles, les paroles des deux jeunes femmes, là, derrière, dans la cabine. Rien ne lui échappe, il les entend très distinctement. Toutes. Et son Anglais très imparfait n'y change rien. Lui vient ensuite Mel, posant sa main, douce, sur la sienne, rugueuse. Constat, toujours. La rousse lui indiquant qu'il est l'heure, et préférable, de partir. Lui vient enfin les bruits et les odeurs, portés par le vent qui, lui, fouette et caresse sa peau, son visage. Constat ultime : il est toujours vivant. Il faut donc continuer.

A la rousse, toujours près de lui, il acquiesce mais indique, d'un doigt levé, qu'il en a encore pour un instant. Ce à quoi, sans détourner son regard de ce dont il s'occupe, ni arrêter d'y affairer ses mains, il ajoute quelques mots, ni trop fort, ni trop bas, ne cherchant pas plus à les faire entendre à April qu'à les lui éviter.


- Elle ne veut pas me tuer... moi... sans quoi elle l'aurait déjà fait. Ou tenter. Elle veut anéantir la Bête.

L'Acier se pose enfin sur sa chère rouquine. Clétus n'a plus exactement l'air désolé, ni vraiment triste. Aucune joie pour autant, bien sûr, mais il parait assez serein, à vrai dire.

- Je suis... plein de doutes. Là, tout de suite. Mais je crois que ça fait d'elle mon alliée.

Ça ressemble presque à une question qu'il se poserait à lui-même, sans rien cacher de son hésitation. Quoiqu'il en soit, l'Acier retourne à ses mains, qu'il active un peu plus, tandis qu'un instant plus tard, Mel amorce déjà son retour vers leur voilier. Clétus, perfectionniste, bâcle un peu ce qu'il préparait mais avec déjà moins de regrets que ceux dans son regard parcourant les différentes avaries du voilier d'April. Dont il se tient, évidemment, pour entièrement responsable. Il aurait aimé réparer mais... Comment ? Trop peu de temps, trop peu d'outils et, peut-être même, trop peu de savoir-faire en la matière. Soupir. Encore.

Il range ce qui doit l'être dans son sac, passe une anse à son épaule, se redresse enfin et s'essuit les mains sur le bout de tissus dont Mel l'a affublé. Puis il se dirige vers la cabine, tapote à la porte avant de l'entrouvrir à peine, pour être sûr d'être entendu mais gêner le moins possible l'intimité de la propriétaire des lieux, comme son besoin de solitude.

- April... J'ai mis à sécher au sel une vingtaine de tranches de requin, sur le pont. Elles devraient résister un peu au temps et c'est nourrissant. J'emporte le reste. Je te laisse aussi, à côté, deux bons kilos de sel.

Une très courte pause marqué par l'homme, pratiquement invisible, là, derrière la porte. Comme l'est, pour lui, la jeune femme aux cheveux roses. Juste une voix. Les conditions d'un confessionnal ou presque, en somme.

- Ce n'est pas une offrande. Ni un cadeau pour t'amadouer. D'ailleurs... ça ne me déculpabilise en rien. Je ne peux réparer ce que je t'ai fait subir... cette fois encore. J'espère simplement que ça te facilitera la vie pour les jours à venir.

Il pense "bon vent" mais ne le dit pas. Ça lui parait déplacé. Alors, il referme la porte, reste un instant figé, comme hésitant, puis il rejoint Mel, lui caresse une épaule, embrasse son front et, métaphoriquement pour l'instant, tout deux prennent le large. En silence car, au fond, pour l'heure... tout est dit.
Un manque de tact certain. Mais laquelle des deux faisait affront à l'autre d'en utiliser en telle quantité ?
Etait-ce Mel en demandant ouvertement d'oublier, sous couvert que la Bête n'était plus là ? Mais cette dernière reposait sagement en cet homme, n'attendant plus que son heure pour réapparaitre à nouveau. Mel savait pour ces naissances cycliques, si bien placée afin d'appréhender chacune d'entre elles.
Etait-ce April en balançant ce couperet franc et net ? A ne même pas essayer de faire preuve de compréhension, toute minimale soit-elle ?
Ce qui se déroulait au sein de Roningrad ne l'intéressait guère alors, happée par les profondeurs d'un chagrin qui ne décroissait pas, malgré ce funeste espoir s'étant agrippé à elle. De cette ignorance, ne répétait-elle pas d'une certaine façon ce qu'il s'était passé après la mort d'un des fondateurs ?

La réplique de Mel la prend quelque peu au dépourvu, n'ayant rien à dire de son côté afin de plaider une cause perdue d'avance. Hausse légèrement les épaules.
Si April s'adonnait en des confidences intempestives au naturel, Mel n'en reviendrait sans doute pas que l'amour, ce sentiment fort à double tranchant, ait étendu sur elle une influence tour à tour néfaste, sordide, exaltante, troublante et bien plus encore.

Réel besoin que celui d'être seule, et s'offrir un temps afin de réfléchir un peu plus à tout cela. Quelques minutes tout au plus. Faire un brin le vide, et surtout trier tout ce bordel qui chamboulait encore sa tête.
Mieux valait cela que de foncer sur Clétus qui jouait de provocation en lui tournant délibérément le dos. Souhaitait-il à ce point exacerber les pulsions tout juste enfouies mais évidemment latentes ?

Pas un mot à l'annonce de ce départ mais un soupir qui s'évacue longuement par le mince interstice de ses lèvres avant que ces dernières n'affichent le dessin inélégant de la crispation.
Porte ses mains à la nuque, installant les coudes à ses cuisses alors que le buste se courbe en avant. Les yeux se ferment. Délicieuse obscurité l'enveloppant. Les sons, par contre, lui parviennent bien mieux et l'oreille capture les propos de Clétus. Un rire pourrait bien franchir le seuil de ses lèvres quand est mentionné l'anéantissement de la Bête. Comme si, après s'être montrée en tout point incapable de l'affronter, elle y parviendrait bientôt. Encore faudrait-il pour cela que l'odieuse peur soit détruite et ce ne serait effectué en un claquement de doigts. La volonté ne servirait strictement à rien dans un cas comme celui-ci.

Les doigts se raidissent contre la peau, le visage se relevant avec brusquerie à ce tapotement. Elle sait qu'il est là, ayant entendu les pas de Mel décroitre sur le pont. A cette poussée sur la porte, vive est la main qui se pose sur le bois de l'arc et c'est un soulagement éprouvé en comprenant qu'il n'aura l'audace de pénétrer dans la cabine. Détendue pour autant ? Absolument pas. Mais elle écoute, du mieux qu'elle le peut. Sans la moindre volonté d'interrompre.

Porte close. Calme revenu. Les pensées s'agitent. L'oppression augmente. Ne rien faire signifiera la floraison de regrets. Qui savait de quoi demain serait fait ?

Une ouverture faite à la volée, les pieds franchissant le seuil immédiatement. L'odeur du sang agresse le nez mais le vent léger déporte la fragrance agréable des embruns. Le soleil l'aveugle instantanément, forçant la tête à se baisser avant que la main ne fasse naturelle visière.


Mel ! Mel ! Crie-t-elle, craignant d'avoir perdu trop de temps.

L'inspiration se fait profonde quand elle distingue enfin les silhouettes, celles-ci se précisant à mesure qu'elle se rapproche d'une démarche aussi bien nerveuse qu'assurée. Ce n'est qu'en se sachant à portée de voix, l'allure adoptant une manoeuvre de ralentissement, qu'elle s'exprime, l'intonation raffermie mais comportant néanmoins de la douceur.


You're right ! L'amour passe avant toute chose même s'il nous fait faire des conneries. Je peux pas te reprocher ça car j'suis pas un exemple du tout. Bref silence. J'voulais pas te juger mais je l'ai fait, i know... sorry for that.

Clétus, je pourrais jamais oublier mais je dois accepter ce que... tu es...
Un sourire bien pauvre sur les lèvres. Je comprends bien mieux que tu peux le penser... I hope you protect her, coûte que coûte.

S'immobilise à ce dernier mot, rajoutant afin de conclure sa prise de parole.

Mel, malgré les circonstances, je suis heureuse de t'avoir revu, really. Pause. If you want... j'ai de l'eau filtrée dans un bidon que j'peux vous filer.
En silence, donc, que Mel et Clétus se préparent à reprendre la mer. Tant bien que mal, d'ailleurs, vu l'état de leur voilier à présent dépourvu de mât et, donc, de voiles. On a vu plus pratique. Le vieil ours ne s'en inquiète pourtant pas outre-mesure. Leur embarcation n'est vraiment pas bien grande, bien moins que celle d'April, et il existe toujours un moyen de faire voguer une barque : ramer. Ce n'est donc pas vraiment ce vers quoi ses pensées, elles, voguent. Mettant enfin de côté, pour la première fois depuis son "réveil", sa relation, voire sa symbiose avec la Bête, c'est bien autour de la petite rousse que s'articule sa réflexion présente.

Mel est de ces personnes, rares, qui sont fondamentalement gentilles. C'est, d'ailleurs, une des milles choses qui lui valent d'être aimée de l'ours et qu'il voudrait préserver à tout prix, là où certains pourraient la qualifier de trop gentille. Ceux-là doivent aussi être du genre à trouver un repas trop bon. Stupide ET absurde. Rien ne saurait être trop bon, pas plus que Mel n'est trop gentille. Elle l'est, tout simplement. C'est à dire qu'à l'instant même où elle vous rencontre, avant de l'avoir demandé, souhaité ou mérité, elle vous offre d'ores et déjà son sourire et sa bienveillance sincères, son aide, son écoute attentive et son intérêt. Tout ça, et sans doute plus encore, en préambule, sans contrepartie, vous est acquis dès la première rencontre. Pour peu que vous ne soyez pas en train de manger un bébé tout en violant son chaton. Et encore... ça reste à prouver ! Pas impossible qu'après avoir mis le chaton à l'abri, elle vous demande si ça va et pourquoi vous en êtes arrivé là. Car Mel, elle donne d'autant plus son coeur à ceux qui sont en difficulté, à ceux qui souffrent, à ceux mis de côté, aux différents, aux brisés... Son coeur vous est automatiquement acquis ! Ce n'est qu'ensuite, dans un second temps, selon ce que vous en ferez, que vous pouvez le perdre. A charge, donc, des bénéficiaires de cette gentillesse fondamentale et offerte sans condition, c'est à dire presque tout le monde, de la conserver !

Clétus sait qu'April fait partie du lot, gigantesque, des bénéficiaires. Il le sait parce qu'il a pu le constater mais aussi, tout simplement, parce que la rousse lui a déjà parlé de la jeune femme aux cheveux roses. Avec empathie, nostalgie heureuse, respect et amour. Il sait que dans le lot gigantesque des bénéficiaires, April fait partie des quelques-uns à se hisser légèrement au-dessus. Il n'a jamais eu besoin de poser la question, il sait qu'aux yeux de la petite rousse, April est une amie. Un mot puissant, chez Mel. Tout cela fait que le vieux barbu est absolument convaincu d'une chose... Alors que la jeune femme vient de vivre près d'une semaine de famine, une tempête en mer, qu'elle a frisé la noyade, a fait face à un loup-garou - qui se trouve être, de surcroît, l'homme qui partage sa vie depuis bien des lunes -, qu'elle est passée à ÇA de se faire becter par un requin-marteau... Ce qui la fait souffrir plus que les coups ou les commotions diverses... Ce qui la chagrine plus que tout... Ce sont la réaction et les mots de son amie. Ce n'est qu'aux mots d'April que Mel a soudain cessé d'être, malgré la situation pourtant extrême qu'elle venait de subir, "gentille". Et qu'elle a, depuis, ce masque triste et déçu, même là, sur leur voilier, à faire ce qu'elle a à faire pour prendre le large.

Le barbu est donc bien conscient de tout ça, ce qui l'attriste aussi sans pour autant, loin de là, minimiser, de son côté, son immense part de responsabilité dans tout ça. Il voit l'amitié fragilisée, si ce n'est rompue, entre Mel et April, comme un dommage collatéral de plus dû à sa simple présence auprès de la rousse. Il a donc l'air triste et soucieux alors qu'il approche de la proue de leur voilier pour détacher la corde qui le relit à celui d'April... quand cette dernière jaillit de sa cabine pour interpeler Mel ! A vrai dire, l'ours est aussitôt soulagé d'un peu de son poids car, avant même que la jeune veuve ne s'exprime plus avant, alors qu'elle approche d'une démarche mitigée, il a un bon pressentiment. Mieux, il sait. Par ses sens peut-être, son expérience ou, ça se peut très bien, sa bêtise ou ses espoirs mal placés, mais il sait. Il sait qu'April, consciemment ou non, partage son point de vue sur Mel. Qu'en quelques minutes à peine, elle a réalisé qu'elle ne voulait pas perdre, de son fait, ce coeur, si doux, si rare, qui lui avait été acquis à la première seconde. Les mots qu'elle prononce ensuite paraissent le lui confirmer... et le barbu respire déjà mieux.

Une partie du discours le concerne aussi et fait écho à ce qu'il a déjà en tête. Devoir accepter ce qu'il est... Il en est encore là lui-même. Quant à protéger Mel coûte que coûte... L'expérience du jour laisse Clétus dans un grand doute, à vrai dire. Précisément, il est en cet instant partagé entre l'idée de trouver un moyen de se faire tuer pour que jamais la Bête ne puisse faire du mal à la rousse - entre autres - et la possibilité que, justement, rien ni personne ne saurait protéger Mel mieux que la Bête elle-même ! Dans un cas comme dans l'autre, il lui semble en effet versé dans le "coûte que coûte"... C'est peut-être pourquoi il acquiesce aux mots d'April, alors que l'Acier ne la quitte pas tout au long du discours. Sans défi, sans air menaçant voulu, Clétus étant même reconnaissant car tout à fait conscient de l'effort consenti pour lui adresser la parole, respectant profondément, voire admirant ce qu'elle fait, avec une sincérité évidente, pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être... N'empêche que l'Acier reste l'Acier. De ça, par contre, Clétus n'est pas réellement conscient, il ne peut savoir que son regard ou plus précisément ses yeux évoqueront toujours la Bête à ceux qui l'ont croisée. Mais il n'a pas besoin de cette conscience-là pour savoir quoi faire ou ce qu'il pense être pour le mieux. Alors, lorsque April propose son eau, qu'il suppose être dans la cabine, c'est vers Mel que se tourne l'Acier après un court silence laissant la parole aux vagues et aux grincements des voiliers. Quand il lui parle, le ton est doux, et si les mots semblent impérieux, le regard et l'expression du visage semblent dire "fais comme tu le sens mais" :


- Vas-y. Prends le temps de parler avec ton amie. Juste elle et toi. Je pense que c'est mieux que je reste là... mais ne t'en fais surtout pas pour moi. On a le temps et j'ai à faire.

D'un bref mouvement circulaire, il indique l'état de leur voilier ainsi que le bon gros bout de requin qu'il reste encore à préparer. Il fait un clin d'oeil à la rousse et lui sourit, comme pour l'encourager un peu plus à suivre April, s'accorder du temps, se permettre de lui laisser acquis son coeur ! Car il sait bien qu'en fin de compte, pour y avoir quelques rares fois assisté, Mel est bien souvent la première à souffrir de retirer ce qu'elle avait grâcieusement offert. Puis se tournant vers April, lui infligeant certes encore de croiser l'Acier, il dit tout ce qu'il avait à dire d'un simple hochement de tête, aussi déterminé que bref. Elle peut tout y lire... Merci, désolé, je comprends.
Ce texte vaut une bière !
Mel ne se doute pas un instant de ce que peuvent penser April ou Clétus au moment où elle sort sur le pont en plissant les yeux pour faire face à l’astre brillant. Elle veut juste respirer l’air frais, sentir le vent et la chaleur du soleil sur son visage. Elle veut aussi reprendre leur route et rentrer en ville, dans cet endroit familier et où elle sait qu’ils seront tous les deux en sécurité, au moins une dizaine de lunes avant que tout ne recommence.

Elle pousse un soupir en repensant à ce que lui a dit Clétus avant qu’ils ne sortent. Evidemment que la fille aux cheveux roses ne veut pas tuer celui qu’elle aime, seulement la bête. Ce que ni l’un ni l’autre ne sait, c’est qu’elle serait prête à donner son âme ou sa vie pour que le monstre disparaisse. Alors entendre aussi clairement quelqu’un d’autre parler de s’en débarrasser...

Elle secoue les épaules, ferme les yeux et met la tête en arrière pour dégager les cheveux qui lui tombent sur le visage. L’air frais l’aide à calmer la tempête en elle, à retenir la pluie qui menace entre ses paupières closes, à assourdir les battements de son cœur qui retentissent comme autant de coups de tonnerre.

Le silence n’est entrecoupé que par les mouvements lents et mesurés du barbu qui range et qui prépare ce dont ils auront besoin pour rentrer. Encore une minute et elle l’aidera. Mais c’est à ce moment là qu’April sort en l’appelant, la faisant sursauter. Elle se retourne instantanément pour lui faire face.

La rousse serre les poings, elle sent ses ongles rentrer dans les paumes de ses mains. Elle attend, sur la défensive, sachant pertinemment que les mots blessent souvent plus que les armes, et plus profondément. Elle est prête à écouter ceux de la fille aux cheveux roses.

La voix douce se fait entendre et quand elle se tait, Mel lance un regard vers Clétus qui lui laisse le temps d’une phrase pour se reprendre et le temps d’une réponse si elle le souhaite, et évidemment qu’elle en a envie.

Quand ses yeux noisette croisent de nouveau le gris orage qui semble plus clair, elle sourit. Même si ce n’est pas le sourire qui illumine d’habitude son visage, c’est  celui qu’elle réserve aux gens à qui elle tient dans les situations tristes. Elle se dirige lentement vers April, elle la regarde dans les yeux et vient la serrer dans ses bras.

April… Moi aussi je suis heureuse de t’avoir revue, ça faisait longtemps, trop sûrement... J’aurais juste préféré que ce soit à un autre moment et qu’on puisse discuter calmement en buvant un verre… Et crois-moi quand je te dis que j’espère que nous aurons cette chance, plus tard.

Elle recule pour détacher enfin l’étreinte et vient passer une main sur la chevelure rose puis sur une joue.

Continue ton voyage et prends soin de toi.

Elle vient poser son front sur le sien, signe qu’elle veut faire passer un message important.

Fais attention à toi et je ferai pareil !

Un dernier sourire dans un clin d’œil et elle vient se poster juste à côté de Clétus attrapant une de ses mains dans la sienne.

Rentrons maintenant…