Une coquille vide pleine d'obscurité

Chapitre débuté par Le pénitent

Chapitre concerne : Le pénitent,

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Psst. Retour à la conscience. Sens cette puanteur. Impregne toi de l'immondice. Ecoute la mélopée délicate et éphémère de cette goutte d'eau qui s'écrase dans un espace liquide. Bien reconnaissable de sa soeur qui tombe sur la surface dure.
Le mouvement imperceptible de la masse d'air trainante, qui passe sur tes bras. Le froid d'en bas. T'as toujours pas trouvé le moyen de monter hein? Tu t'épuises à rejoindre le monde d'en haut, plus chaud. Pourquoi? Qu'est ce que ça changera? Ton monde ne sera toujours qu'obscurité, la masse noire qui t'as engloutit voilà déja tellement longtemps. Depuis combien de temps ères tu, dans ces ténèbres?


La dernière pensée est volatile, à peine formulée, le "temps" ne fait plus aucun sens depuis longtemps. Comment mesurer le temps lorsqu'on a perdu la conscience de son propre corps?

Ton corps? Ahahah, laisse moi rire. J'ai tout pris. J'ai mordu, mordu, je me suis enfoncé comme un cancer. Ton corps, c'est moi. J'ai réussi à tout réduire à cette circonvolution autour de tes côtes. Me manque que tes mains. Le seule zone sensible que tu as voulu garder. Pourquoi? Ce serait si facile de t'en débarasser. C'est pas le matériel qui manque. Ce serait même plus facile. Deux petits frères, que tu enroulerais autour de tes paumes, bien serrés. J'ai préparé le terrain, ce serait moins dur qu'avec moi. Mais tu sais même plus pourquoi je suis là, hein? 

Le cilice ment. Ce ne serait en rien plus facile que lorsque, il y a tellement longtemps, il avait déroulé le fin entrelas de fils de fer barbelé et qu'il avait fait un tour, deux tours, trois tours, quatre tours... perte de conscience. Reprise de conscience, 5 tours, puis enfin le 6e, autour de ses côtes. Puis serré, serré, serré, autant qu'il avait pu. Autant que son système nerveux lui avait permis plutôt. La douleur s'était deversée, une vague autoritaire, qui avait tout balayé, qui l'avait fait hurlé à s'en faire péter les cordes vocales, qu'il n'avait dès lors plus pu exprimer, et qui se déversait en lui, à l'intérieur.

L'extase hein? J'avais consenti à te faire ce cadeau. C'était le pacte non? Un ultime sursaut de ton corps, le grand adieu. Avant le banissement. J'ai bien fait mon travail hein? Même pas besoin de me tater pour vérifier, tu sais que je suis là. Bon, l'extension de tes sensations phanaires, c'était pas prévu. Mais c'est négligable, trop fugace. Je suis un peu jaloux, je l'avoue. Suffirait que tu t'épluches avec un bout de verre coupant.

Effectivement, il n'en est plus au stade où il se tatait le pourtour des côtes compulsivement pour vérifier que le cilice était en place. Il s'est tellement bien agloméré à la chair, au gré des salissures, moisissures, purulences, que si par hasard on s'avisait d'essayer de le déloger, son envellope s'écroulerait, tronçonnée en deux.

Arrête de l'écouter. T'entends? Le grouillement? Le piaillement de la multitude. Des petits sauvages. Le festin a commencé. Hummmmm... La douce odeur de pourri, de décomposition. Ca traine, ça s'infiltre. Incroyable non? T'as rien perdu au change. Delecte toi de ces milles nuances de cadavre, de sang, de putréfaction. On y va hein? Je trépigne. Que notre obscurité s'emplisse toute entière de ça. Que toute notre réalité ne soit plus que ça.

Et il se met en route. Tout droit, attiré irresistiblement par le cadavre recouvert des rats, mouches et autres nécrophages qui s'entassent et se disputent la chair morte. Parvenu à la source, il s'assoit à distance raisonnable pour ne pas effaroucher la troupe sinistre, et gonfle ses narines.

Trop tard. Putain, trop tard! On a manqué le passage. Bon, c'est pas si mal, ça reste grandiose. Mais quand même... c'est mieux quand on capte le moment précis où ils s'éteignent. Où ils partent. Bon allez, je te laisse savourer.
Alors, t'es content? Il est à ton goût le monde d'en haut? Il t'aura pas tant réussi que ça. Tu voulais de la chaleur, tu l'as. On baigne dedans en permanence. Déjà que je peinais à faire le tri entre toutes les sensations, en bas... Mais là, je peux plus suivre, je coupe tout. Tu sais que t'es tombé hein? Tu sens quand même? Du sable brulant dans le nez, dans la gorge, tu te remplis de sable et de feu. Non, parle pas, à elle. Reste avec nous.

Son système nerveux ne parvient pas à la bloquer, elle, qui lui parle, qui hurle pour le garder de son côté, qui se démène pour le forcer à ingérer un peu de liquide. Il est dans un état pitoyable, en témoigne sa confusion, la difficulté qu'il a à faire la différence entre ses voix intérieures et les sensations qu'il rattache encore à elle, quand elle le touche. Il s'y raccroche encore, c'est sa seule présence qui l'empêche de basculer tout entier dans l'obscurité. Salinas, la seule touche de couleur dans son brouillard impénétrable. Un rouge flamboyant.

Elle s'accroche la salope. Elle veut vraiment te sauver. Te sauver, ahahahah. Elle se rend compte que t'es rien d'autre qu'une ombre décharnée? Qu'est ce que ça peut lui foutre? A moins que... C'est lié à ces moments où tu arrivais à m'échapper? Bien joué, au fait. Je pensais avoir englouti  ton sexe, comme le reste. Je pensais qu'à part tes mains et ta peau, t'aurais plus jamais d'autres manières de sentir le monde. Heureusement que ça dure pas longtemps à chaque fois. Tu te débarasseras pas de moi comme ça, tu ne pourras pas me remplacer, pas de retour en arrière. A peine un moment volé, la belle affaire.

Le cilice a raison. La première fois qu'il avait pénétré Salinas, dans un état de confusion à peu près similaire à celui présent, il s'était ouvert un nouveau monde de sensations, d'une force écrasant tout ce qu'il avait connu jusque là. Une toute petite fenètre au début, qui s'ouvrait au fur et à mesure de ses va et vient. Il avait accès aux battements de son coeur qui s'accéléraient, à la chaleur qui se diffusait en elle, à la circulation de son sang, et d'innombrables détails physiologiques qui accompagnaient l'effort et le plaisir sexuel croissant. Jusqu'au final orgasmique, instant hors du temps, qu'il aurait été bien incapable de décrire. En un mot, à ce moment il était elle. Il ne savait trop si l'expérience quasi mystique qu'il avait expérimenté était comparable pour elle, et pour être honnète, il ne s'était pas posé la question. Toujours est il que la force de ce moment dépendait de sa jouissance, et qu'il s'attachait à la combler, du mieux qu'il pouvait, à chaque fois qu'ils remettaient ça.