Soleil et damnation !

Chapitre débuté par Orwell

Chapitre concerne : Orwell,

Ce texte vaut 3 bières !
[HRP : fait suite (un peu) à mon précédent livre, ici : Noël, brûlé au tison, Pâques, pendu au balcon ]

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Il fut réveillé par la chaleur. La fournaise, qui lui brûlait la peau tel le fouet d’un esclavagiste, lui fit reprendre conscience.


Il ne pouvait pas remuer la tête, quelque-chose l’en empêchait. Il s’agita et hurla de douleur en sentant sa peau se déchirer et se crevasser au niveau de la tempe. Il ouvrit les yeux. La pierre sur laquelle reposait sa tête était brune, couverte de sang séché et coagulé. Il passa les doigts sur sa tempe et sentit une croûte dure, gercée. La croûte adhérait à la pierre. Lorsqu’Orwell bougea la tête, la croûte se décrocha et laissa s’écouler du sang frais et du pus. Il se redressa sur ses coudes, un os douloureux grinça, s’assit, encore hébété et regarda autour de lui.

Il était au milieu d’une plaine pierreuse rouge gris, lézardée de ravins et de failles. Des monticules de cailloux et de blocs de pierre gigantesques, aux formes étranges, se dressaient ça et là. Très haut au-dessus de la plaine, le soleil doré, énorme, incandescent, trônait dans le ciel et lui donnait des reflets jaunes. Son éclat aveuglant et l’air tremblotant altéraient la visibilité.

Foutredieu !

Il se toucha prudemment la tempe, elle était enflée et sérieusement éraflée. Ça lui faisait un mal de chien.

La garce ! Elle a dû m’avoir pendant mon sommeil, se dit-il, et m’éclater bien comme il faut la tête avec une pierre.

Soudain, il remarqua ses vêtements effilochés, déchirés, et il prit conscience de nouveaux foyers de douleur : sa colonne vertébrale, son dos, ses épaules, ses hanches, son corps tout entier était endolori.

Et visiblement elle a continué de me bastonner une fois inconscient.

La poussière, le sable rêche et le gravier s’étaient immiscés partout : dans ses cheveux grisonnants, ses oreilles, sa bouche, ainsi que ses yeux qui piquaient et larmoyaient. Ses mains et ses coudes, écorchés jusqu’à la chair, le brûlaient.

Lentement, précautionneusement, il détendit ses jambes et poussa un nouveau gémissement, car son genou gauche répondait à chaque mouvement par une douleur sourde et lancinante. Il le palpa à travers le jean sale et troué de son pantalon, mais ne constata aucune éraflure.  À chaque inspiration, il sentit un élancement de mauvais augure sur le côté, et toute tentative de pencher le torse manquait de lui arracher un juron, le bas de son dos étant inévitablement traversé par un spasme aigu.

Elle m’a bien amoché, se dit-il. Mais a priori rien de cassé. Sinon ça ferait plus mal que ça. Je suis en un seul morceau, c’est l’essentiel, j’ai juste quelques écorchures.

Orwell toussa, se racla la gorge, puis il cracha du sable et de la salive – une salive épaisse, pâteuse.

Té ! Pourquoi ne m’a-t-elle pas tué ? Qu’une enfant. Elle a encore beaucoup de choses à apprendre.

Tout doucement, en économisant ses gestes, il se mit gauchement sur les genoux en essayant de s’appuyer le moins possible sur celui abîmé.

Je dois pouvoir me lever. Je vais me lever.

Puis il se mit non sans peine à quatre pattes, en gémissant et en soufflant. Enfin au bout d’un moment qui lui parut interminable, il se leva. Et aussitôt retomba lourdement sur les cailloux, car le vertige qui l’avait saisi l’aveugla et lui coupa momentanément les jambes. Sentant monter en lui une vague de nausées, il s’allongea sur le côté. Les blocs de pierre échauffés étaient aussi brulants que des charbons ardents.

Je n’y arriverai pas, se lamenta t’il. Je ne peux pas… Je vais brûler sous ce soleil de plomb…

Une douleur sourde, mauvaise, tenace résonnait dans sa tête. Chaque mouvement provoquant un redoublement de la douleur, Orwell cessa de bouger. Il protégea son visage à l’aide de ses bras, mais la fournaise devînt rapidement insupportable. Il comprit qu’il devait la fuir. Surmontant la forte résistance que lui opposait son corps endolori, clignant des yeux en raison de la douleur extrême qui lui déchirait les tempes, il rampa à quatre pattes en direction d’un rocher plus grand, auquel le vent avait donné la forme d’un gros champignon étrange dont le chapeau difforme générait un soupçon d’ombre à sa base. Il se recroquevilla en boule, toussant et reniflant. Il fit le point.

Enfant d’malheur ! Elle m’a piqué toutes mes réserves, même mes pièges à oreillards. Tout. Reste que ma vieille carcasse qui fera l’plaisir des charognards !

Il resta allongé longtemps, jusqu’à ce que le soleil qui continuait sa course là-haut darde de nouveau sur lui ses rayons meurtriers. Il se traîna de l’autre côté du rocher et constata que cela ne servait à rien. Le soleil était à son zénith, le champignon de pierre ne donnait pratiquement plus d’ombre. Il appuya ses mains sur ses tempes qui lui semblaient sur le point d’éclater tant la douleur était insoutenable. Finalement, il s’assoupit.
 
Ce texte vaut 2 bières !
Il fut réveillé cette fois par les tremblements qui secouaient tout son corps. La boule de feu dans le ciel avait perdu son aveuglante dorure. Désormais, se tenant plus bas, suspendue au-dessus des rochers abrupts aux contours irréguliers, elle était orange. La chaleur avait un peu faibli.

Péniblement, Orwell s’assit et regarda autour de lui. Son mal de tête avait diminué, et il y voyait plus clair. Il se toucha la tête et constata que la chaleur avait brûlé et séché la croûte sur sa tempe, la transformant en une carapace dure et glissante. Son corps tout entier pourtant continuait de le faire souffrir, il avait l’impression que pas un seul endroit n’était épargné. Il se racla la gorge ; des grains de sable crissèrent entre ses dents et il essaya de cracher. Sans succès. Il appuya son dos contre le rocher en forme de champignon, toujours brûlant à cause du soleil.

On ne cuit plus, enfin ! se dit-il. Maintenant que le soleil descend vers l’ouest, ça devient supportable, et bientôt…

Bientôt surviendrait la nuit.

Il eut un frisson.

Raah ! Elle m’a même pris la couverture de survie cette garce. Elle aurait mieux fait de m’tuer sur place. Plutôt que de m’laisser mourir à p’tit feu.

Il réfléchit…

Mmmh c’était peut-être son but en fait. Chienne ! Aaaah si j’te r’trouve, tu vas passer un sale quart d’heure ma p’tite. Oh oui !

Penser aux sévices éventuels qu’il lui ferait endurer, lui mit du baume au cœur. Il essaya de cracher une nouvelle fois, mais rien ne vit. Alors il comprit.

La soif.

Tout le stock d’eau avait disparu et cela avait toujours été son talon d’Achille. Il n’avait jamais été très bon pour dénicher de l’eau. Il ne lui restait plus rien. Rien à part des cailloux tranchants et brûlants, une croûte sur sa tempe, qui lui tirait la peau, un corps perclus de douleur et une gorge desséchée qu’il ne pouvait pas même soulager un peu faute de salive.

Je n'peux pas rester ici. Je dois partir et trouver d'l’eau. Si je n'trouve pas d’eau je mourrai. C’est sûr.

Il essaya de se lever, se blessant les doigts en s’accrochant au champignon de pierre. Il y parvint. Fit un pas. Puis tomba à quatre pattes en glapissant et se raidit en un spasme brusque qui lui donna la nausée. Il fut saisi de crampes et d’un mal de tête si violent qu’il dû s’allonger de nouveau.

J'suis impuissant. Et seul. Une fois de plus. Bien m’en a pris de la laisser vivante cette enfant d'putain. J’aurais mieux fait d'la tuer. Comme son frère.

Orwell sentit sa gorge se nouer, les muscles de ses mâchoires se contractèrent, ses lèvres gercées commencèrent à trembler.

Raaah bordel de foutre à putain, je n'vais pas me mettre à pleurer comme une gonzesse quand même. J’en ai vu d’autres. Me suis pas assez méfié, voilà tout. C’était qu’une enfant, comment aurais-je pu savoir. Elle m’a eu par surprise. Ça m’servira de leçon. Ça oui. Terminé le bon samaritain.

Roulé en boule  sous le champignon pierreux, il se mit à pester et se maudire lui-même, mais aucune larme ne coulait de ses yeux.

Quand il souleva, non sans mal, ses paupières gonflées, il constata que la chaleur était encore tombée de plusieurs degrés, et que le ciel, teinté de jaune encore tout récemment, avait pris la couleur cobalt qui lui était propre et s’était paré d’étranges filets de nuages blancs. Le disque solaire avait rougi, il était descendu, mais dardait encore sur le désert sa chaleur ondoyante. Ou peut-être la chaleur venait-elle des pierres ?

Il s’assit et constata que la douleur qui avait jusque-là envahi son crâne et son corps meurtri avait cessé de le tourmenter. En comparaison, la sensation de faim qui le tenaillait de plus en plus et l’atroce sécheresse de sa gorge qui le faisait tousser étaient plus insupportables encore.

Reprends-toi Orwell. Tu n'vas pas crever comme un con ici en t’apitoyant comme une femmelette. T’as pas l'droit de flancher. Allez !

Il fallait se lever, il fallait vaincre, lutter, étouffer en soi la souffrance et la faiblesse. Il fallait se lever et partir.

Bon, on essayait de fuir ce foutu désert à la base. Ah ça t’as bien choisi ton endroit pour me foutre en l’air ma petite hein ? En plein désert, tu savais que sans les vivres ni eau je ne survivrais pas hein c’est ça ?

Personne ne répondit. Seul l’écho de sa voix se perdit dans les rochers.

Bon, y’a personne. Et personne ne viendra m’aider ici. Si je reste là je mourrai.

Il se leva. En mobilisant toutes ses forces et, prenant appui sur le rocher, il fit un premier pas. Puis un second. Et un troisième.

En regardant ses pieds, il se rendit compte que ses lacets étaient arrachés et que leurs tiges tombantes rendaient toute marche impossible. La chaussure se levait du pied à chaque pas. Il s’assit, de lui-même cette fois, et passa en revue ses vêtements. Absorbé par ce qu’il faisait, il oublia la fatigue et la douleur.

La première chose qu’il découvrit fut sa dague. Il l’avait oublié, la gaine avait glissé vers l’arrière. Et en fouillant les alentours immédiats il découvrit une vieille bouteille en plastique de crème de soin anti-gerçure. C’est tout ce qu’il trouva.

Aah mais t’as vraiment rien laissé. Rien de rien. Ma dague et une putain de crème de merde. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une saloperie de crème anti-froid. Bordel de foutredieu.

Il trouva ça ironique. En plein désert sous un soleil brulant, une crème pour protéger la peau du froid. Sans doute un vieux reste de la civilisation d’avant. À se demander comment elle avait atterri là. Un vieux sage avait dit un jour : « La première chose de notre civilisation que trouveront des extraterrestres débarquant sur terre, sera probablement une vieille bouteille plastique égarée au milieu de nulle part. » C’était sans doute vrai.

Il la regarda de plus près, l’étiquette était partiellement illisible brulé par des années de soleil : « La cold cream des peaux déshydratées : Si la peau est fortement déshydratée voire sujette aux irritations, la Crème Emolliente SOS REN Skincare promet de nourrir intensément mais aussi de préserver contre vents et marrées des agressions extérieures et du froid les peaux hypersensibles. »

Té ! C’est quoi cette connerie !

Il ouvrit le bouchon de la bouteille et constata qu’il en restait. Elle avait une drôle d’odeur.

Orwell se frictionna aussitôt le visage avec la crème qui donnait une sensation de fraicheur à la peau, ce n’était pas désagréable. Il lécha avidement la pommade sur ses lèvres. Sans hésiter bien longtemps, il entreprit de lécher toute la boite, se délectant de la texture grasse et humide de la crème. La camomille, le beurre de karité et le camphre avaient un gout affreux, mais elles agirent sur Orwell de manière stimulante.

Une crème anti-âge y’a pas ? J’en aurais bien besoin. Té !

Il remplaça les lacets qui tombaient de sa chaussure avec une lanière qu’il préleva sur une de ses manches, se leva et tapa du pied pour tester la solidité de sa réparation de fortune. Il déchira un morceau du bas de son jean, en fit une large bande pour protéger sa tempe blessée et son front brûlé par le soleil.

Il se leva et réajusta sa ceinture. Il plaça sa dague plus près de son côté gauche, par réflexe, l’enleva de son étui puis en vérifia la lame avec son pouce. Elle était tranchante.  Il le savait.

Bon. Au moins j’ai une arme. Et j’compte pas mourir ici bon sang d’bois. Qu’est-ce que la faim ? Je résisterai. Déjà jeûné plusieurs jours d’affilée. Pour ce qui est de l’eau… Il faut que j’en trouve. Je marcherai jusqu’à ce que j’en trouve. Ce désert de malheur doit bien se terminer quelque-part.

Je vais vers l'Ouest. C’est l’unique direction sûre. Je n'me perds jamais de toute façon, je sais toujours dans quelle direction aller. Pour sûre. S’il le faut je marcherai toute la nuit. Dès que mes forces reviendront je courrai même comme un lapin. Et alors j’atteindrai vite le bout de cette terre maudite. Je tiendrai. Je dois résister.

Haha j’en ai vu d’autres, bon dieu…

J’y vais.

 
Ce texte vaut 2 bières !
La nuit tomba vite. Le soleil descendit sur l’horizon dentelé, teintant le ciel de rouge et de pourpre. La fraîcheur arriva. Au début, Orwell l’accueillit avec joie, car le froid apaisait sa peau rougie par le soleil. Bientôt cependant, il se mit à faire de plus en plus froid, et Orwell commença à claquer des dents. Il accéléra le pas, espérant qu’une marche vive le réchaufferait, mais l’effort réveilla la douleur qu’il avait sentie sur le coté et dans le genou. Il commença à boiter. Comble de malchance, le soleil s’était totalement couché derrière la ligne d’horizon et, en un rien de temps, l’obscurité régna. C’était la nouvelle lune et les étoiles qui miroitaient dans le ciel n’étaient d’aucun secours. Bientôt Orwell cessa de voir la route devant lui. Il tomba à plusieurs reprises, s’arrachant douloureusement la peau au niveau des poignets. Par deux fois, son pied se prit dans une crevasse dissimulée entre les pierres, manquant de peu de le faire chanceler et lui casser le pied. Il comprit qu’il n’y avait rien à faire : marcher dans le noir était impossible.

Il s’assit sur un bloc de basalte plat. Un terrible sentiment de désespoir s’empara de lui. Il ignorait totalement si, en marchant, il avait maintenu la bonne direction. Cela faisait longtemps déjà qu’il ne se souvenait plus de l’endroit où le soleil avait disparu à l’horizon ; il ne restait plus la moindre trace de la lueur qui l’avait guidé au cours des premières heures qui avaient suivi le coucher du soleil. Autour de lui ne régnait plus qu’une obscurité profonde, hostile. Et un froid pénétrant. Un froid qui le paralysait, lui mordait les articulations, le poussant à se courber et à rentrer la tête dans ses épaules endolories par les contractures. Orwell commença à regretter le soleil, même s’il savait que, dès qu’il réapparaitrait, une chaleur qu’il ne serait pas en état de supporter s’abattrait sur les pierres. Une chaleur qui l’empêcherait de continuer à marcher. Il sentit de nouveau en sentiment de désespoir l’envahir. Mais cette fois la désillusion se transforma en rage.

Raaaahhhh bordel de foutredieu de connerie à merde ! J’peux même pas faire un feu, aucun foutu bout d’bois à l’horizon.

Il décida de continuer à marcher quand même. S’arrêter, c’était mourir de froid. Il fallait continuer, coute que coute, mais l’absence de lune et le fait de trébucher plusieurs fois l’avait totalement désorienté. Malgré la douleur lancinante qui grandissait sur le côté et prenant le risque d’une sévère foulure, il continua malgré tout. Il marchait, en titubant, parfois tellement vouté et déséquilibré que ses mains touchaient le sol, les écorchant. Chaque mètre était une torture, chaque minute le meurtrissait un peu plus, chaque heure qui passait, sa volonté dépérissait.

Il regardait avec appréhension autour de lui, chaque pas pouvant être le dernier, l’oreille en alerte. Les créatures du désert, scorpions, crabes-araignées et serpents vivaient la nuit et marcher sur l’un d’eux, sonnerait la fin définitive de l’aventure. Et personne ici n’écrirait son épitaphe : « ci-git un vieux solitaire barbu, battu par une gamine de 10 ans, mordu par un serpent venimeux, mangé par les charognards. »

Après plusieurs heures d’efforts, l’épuisement, le vide et le manque d’énergie qu’il ressentait anéantissaient totalement sa volonté.

Devant lui, loin à l’horizon, une lueur indistincte se levait.

Je me suis trompé de chemin, constata-t ’il avec effroi.

Tout s’est confondu… Au début je marchais vers l’Ouest, et maintenant le soleil va se lever juste devant moi, ça veut donc dire que…

À peine troublé par la faim qui le faisait trembler, une fatigue écrasante et une envie de dormir l’envahirent.

Je ne m’endormirai pas, décida t’il. Je n’ai pas le droit de m’endormir… Je n’ai pas le droit… Pas le droit… Droit…

Il fut réveillé par un froid pénétrant et une clarté grandissante. Un mal de ventre qui lui tiraillait les entrailles et une intolérable et cuisante douleur à la gorge achevèrent de lui faire reprendre conscience. Il tenta de se lever. Sans succès. Ses membres endoloris et engourdis refusaient d’obéir. Ses mains palpèrent le sol autour de lui et il sentit de l’humidité sous ses doigts.

De l’eau, dit-il d’une voix enrouée. De l’eau !

Tout tremblant, il se mit à quatre pattes et plaqua ses lèvres contre les dalles de basalte, lapant avidement les gouttelettes emprisonnées sur la surface lisse, aspirant l’humidité dans les excavations des rochers voisins. Il aurait presque pu remplir de rosée le creux de sa main avec ce qu’il avait récolté. Il lapait l’eau en même temps que le sable et le gravier, sans se soucier de recracher. Il regarda autour de lui.

Prudemment, bien décidé à ne pas perdre une seule goutte de l’eau qu’il pourrait trouver, il recueillit avec sa langue les gouttes scintillantes qui étaient suspendues aux épines d’un arbuste nain. Celui-ci avait mystérieusement réussi à pousser parmi les pierres. La dague d’Orwell était posée par terre. Il ne se rappelait pas l’avoir sorti de sa gaine. Des gouttelettes de rosée en recouvraient la lame. Il lécha scrupuleusement et méticuleusement le métal froid.

Surmontant la douleur qui raidissait son corps, il avança à quatre pattes devant lui, pistant l’humidité sur les pierres suivantes. Mais le disque jaune du soleil avait déjà surgi au-delà de l’horizon rocailleux, submergeant le désert d’une clarté aveuglante. Il assécha les pierres en une fraction de secondes. Orwell accueillait avec joie la chaleur grandissante, même s’il savait que, bientôt, lorsque sa peau serait impitoyablement roussie, il regretterait la froideur de la nuit.

Il fit demi-tour, tournant le dos à la boule de feu. Celle-ci indiquait l’Est. Orwell, lui, décida de partir vers l’Ouest. Il le fallait. La chaleur s’intensifiait rapidement. Elle devint bientôt insupportable. A midi, Orwell n’en pouvait plus et dut changer de direction pour chercher de l’ombre. Il trouva enfin un abri : un grand bloc de pierre qui ressemblait à un champignon. Il se glissa dessous.

C’est alors qu’il remarqua un objet par terre, coincé entre les pierres. C’était la bouteille plastique qui avait contenu la pommade anti-froid qu’il avait léché jusqu’à la dernière goutte.

Il ne trouva pas assez de force en lui pour pleurer.
 
La faim et la soif eurent raison de son épuisement et de sa résignation. Bien que chancelant, Orwell se remit en route. Le soleil brûlait.

Loin à l’horizon, à travers l’air ondoyant du désert, il vit quelque-chose qui ne pouvait être qu’une chaine de montagnes. Une chaîne de montagne très lointaine.

Quand survint la nuit, au prix d’un énorme effort, il tenta de trouver à manger, n’importe quoi, un insecte, un scarabée, un papillon de nuit, même un moustique, mais il ne parvint à rien, rien ne vivait en ce lieu aride et totalement épuisé il ne plus aller plus loin. Il avait perdu toute son énergie et, malgré plusieurs essais pour attraper des mouches, il ne parvint qu’à s’épuiser encore plus, ne sachant trop si elles étaient réelles ou sortis de son imagination. La déshydratation commençait à lui provoquer des hallucinations.

Le froid qui commençait à s’installer le détruisait. Transperçant, pénétrant, il ne lui laissa aucun répit jusqu’à l’aube. Il frissonnait, attendant impatiemment le lever du soleil. Il sortit prudemment la dague de sa gaine, la posa prudemment sur la pierre afin que le métal se couvre de rosée. Il était affreusement fatigué, mais la faim et la soif empêchaient le sommeil de venir. Il résista jusqu’au petit matin. Il faisait encore sombre que déjà il commençait à lécher avidement la rosée sur la lame. Quand le jour se leva, il se mit aussitôt à quatre pattes et partit à la recherche de l’humidité dans les crevasses et les renfoncements.

Soudain il entendit un sifflement.

Un grand lézard multicolore, assis sur un bloc de pierre proche, ouvrit devant lui sa gueule édentée, hérissa sa crète imposante, bomba le torse et cingla une pierre de sa queue. Devant l’animal, il y avait une petite crevasse remplie d’eau.
Obéissant à un réflexe primaire, Orwell recula, effrayé, mais aussitôt le désespoir et une rage sauvage l’envahirent. De ses doigts tremblants, il se mit à tâter le sol autour de lui et se saisit d’un petit morceau de roche tranchant.

C’est mon eau, beugla-t-il. Elle est à moi, bougre de chouraveur !

Il jeta sa pierre. Et rata son coup. Le lézard fit un bond sur ses pattes griffues et décampa prestement dans le labyrinthe pierreux. Orwell se laissa tomber sur les cailloux, et lécha toute l’eau qui restait dans la crevasse. C’est alors qu’il les vit.
Derrière le rocher, dans un petit creux arrondi, sept œufs sortaient en partie du sable rougeâtre. Le vieux n’hésita pas une seconde. Toujours à quatre pattes, il se précipita sur le nid, saisit l’un des œufs et y planta ses dents. La coquille se fendit, l’œuf retomba dans ses mains et le magma visqueux coula dans sa manche. Orwell suça l’œuf et se lécha la main. Il avalait avec difficulté sans même prêter attention au goût.

Il goba tous les œufs et demeura à quatre pattes, les mains et le visage collant, sales couverts de sable. De l’albumine pendait de ses lèvres. Il fouillait désespérément le sable et émettait des sons et des sanglots inhumains. Finalement il tomba d’inanition.

Des paroles d’un temps passé lui revenait en mémoire.

« Orwell, sale gosse, toujours crade. Où donc as-tu fourré encore ton nez aujourd’hui ? Regarde-toi, même Noël notre porc, sait mieux se tenir que toi. Dieux du ciel ! Et me réponds pas. Personne n’a-t-il donc appris à cet enfant à se tenir correctement et ne pas répondre à ses parents. Va récurer les latrines, ça sera ta corvée du jour et va nourrir les animaux. Quand t’auras fini, t’iras aux champs aider ton frère. Je n’sais pas ce qui me retient de pas te fouetter comme ta sœur ! Remercie-là, elle m’a mis de bonne humeur aujourd’hui. »

Un sentiment de rage envahit Orwell en repensant à son vieux père incestueux. Le moment était mal choisi.