Chasse-nuage

Chapitre débuté par Céleste Shab

Chapitre concerne : Aile de poulet frit, Céleste Shab,

« Je ne suis qu’une simple voix ? »

Une petite voix fluette, qui raisonne. Non ? Qui vibre, qui frissonne.

« Non ? »

Qu’est-ce que j’en sais ? Je suis une musique douce, une berceuse, peut-être.

« Non… Toujours pas. »

J’ai l’impression que j’ai… Comme un truc, au bout de mes notes. Suspendu à mes accords… Contre le mien.

« Ah, je suis une comptine, peut-être. J’ai de l’humour ! »

La clé… la tourner dans tous les sens. Je sens que je m’anime ; je me décroche, je me libère. Ah…

« Ça fait mal… »

La douleur… est-ce que c’est nouveau, pour moi ? Je fouille dans ma mémoire. Pas moyen de savoir ; je suis dans le brouillard. Tiens, le brouillard… Curieuse sensation, pour une chanson. Je m’envole et m’évanouis. Enfin, je crois ; est-ce que je murmure ? Je suis si lointaine, que je peine à me comprendre.

Il pleut. Il mouille, la fête à la grenouille. Et au bénitier. Peut-être aux alchimistes, aussi. Ceux qui transforment en or, ce qui était lourd et pesant. Comme mon corps. Tiens, j’ai un corps ?

« C’est nouveau, ça ? »

Oui, j’ai un corps ! Des membres qui brûlent ! Au bout de mes doigts, le feu divin, Sol Invictus, les hormigas rojas de fuego… La chaleur !

« Slurp, Slurp Slurp… »

La moiteur de la jungle. Je transpire, je sue. A grosses gouttes. Ah, je suis poisseuse. Mais… Mais… je me noie ?

« Kof kof kof… »

Je m’étouffe ! Je dois… lutter… Peut-être, oui, mes mains de déesse, la puissance des astres, oui, je la convoque ! Supernova, protégez-moi ! Au secours ! Je m’efface, je disparais…

« AAAAAAAAaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah »

Je reprends vie ! Je le repousse, ce cauchemar, dans l’obscurité. Son haleine fétide, ses crocs, ses lourdes serres pataudes… Il m’oppresse, j’implore.

« Ouah ! Ouah ! Ouah ! »

Je connais cette voix ! Je la reconnais. Où ? Où ?

« Ouah ! Ouah ! Ouah ! »

Attends ! Attends, reviens, ne t’en va pas ! J’ai si mal… Attends… Ne me laisse pas dans le noir !

« Et si tu ouvrais les yeux, princesse ? »

Qu’est-ce que ? Je suis soulevée, rudement, vers les cieux, je chute, je m’écraaaaaaaaaaaaaase… ah, le sol est mou. La boue ? Peu d’aviateurs sont aussi chanceux. J’ai une bonne étoile ?
 Ma joue claque et s’enflamme ! J’ai une joue ? Depuis quand… Et la seconde, aussi ! Je pleure à chaudeslarmes. Je m’ébouillante les paupières, oui ! Quoi encore, des yeux ? Je me frotte le visage, en boule. J’ai un corps, un visage, des yeux et des oreilles. Encore faut-il que je les fasse fonctionner.

« Désolé, c’est une torgnole de soin palliatif. »

Ma tête vole de droite à gauche. Je me cogne contre une paroi gelée. J’ai le gout du fer sur les lèvres, et du sel sur la langue.

« Ouvre. Tes. Putains. De. Yeux. »

Je ne sais si c’est la crainte, ou l’obéissance qui me fait suivre les ordres ; l’instinct, peut-être. Mes pupilles dilatées découvrent le monde… Enfin, le monde, surtout la gueule patibulaire d’un gaillard de mon âge. Ah, j’ai un âge, j’ai donc un passé. Et une histoire.

Et quelques brides me reviennent, subitement. Les égouts ; la solitude, le froid. Les poumons qui refusaient chaque jour de prendre un peu plus d’air… Mes jambes qui faillirent à me soutenir. La chute, le rebord de la margelle. La mort. La vie. La mort. La vie. La mort ? La vie.

Ils avaient choisi pour moi, apparemment. Lui, et son canidé : un gros truc plein de poils qui lui avait permis de ne pas se faire d’ennemis. Il m’avait ramassée évanouie, parce qu’Octave ne voulait pas en démordre. Et comme il n’avait pas le cœur à l’abandonner… Il m’avait portée jusqu’à leur refuge, une ancienne guérite de gare, et déposée sur un vieux matelas qui puait la pisse. J’espérais que c’était celle du chien ; mais il était resté évasif à ce sujet. Je n’avais pas quitté la couchette improvisée depuis 4 jours, m’a-t-il dit. Et 4 jours, dans l’antre d’Hadès, c’est bien trop long. Ou je me réveillais, ou il m’abrégeait. On dirait que j’ai choisi à temps.

J’attrape un bout de miroir tranchant ; Et merde. Mais visiblement, au point où j’en suis, c’est pas une coupure de plus qui me tuera. Ma gueule de princesse endormie n’est pas celle d’un conte de fée. Je fais peine à voir. J’ai du sang séché sur la moitié du visage ; l’autre moitié est aussi bleutée qu’une bouteille de Mytilène. J’ai une arcade aussi noire que le cul du diable ; et mes cheveux, ne valent plus rien. Ce n’est pas qu’ils avaient une importance, autrefois ; mais, là, autant trancher dans le vif.

J’attrape son couteau, sans demander. Quelle idée de le laisser trainer. Il s’inquiète, mais ne bouge pas. On dirait que dans tous les cas, il sera gagnant. Je suis un paquet d’emmerdes sur pattes dont il n’a pas envie de se charger. Fallait y songer avant de me sauver la mise, nigaud. Il a l’air même un peu déçu quand je me rase à l’arrache le crâne. Allez, allez, j’ai l’air d’une cancéreuse en rémission qui sort d’un moulinex géant. Tu ne pensais pas que j’allais faire la potiche sexy ?

Il semble impatient de décoller. De ce qu’il a dit, il commence à y avoir du monde ; des zonards qui rêvent de mettre la main sur sa besace, et sur mon cul. Je n’y avais pas songé ; mon fessier a de la valeur. Et pour lui ? Je le regarde, réprobatrice : il hausse les épaules et grommelle un juron. Il est peut-être trop con pour y avoir songé avant. Ou mon minois ne lui revient pas.

« Pauvre type, tu ne sais pas ce que tu rates. »

Au moins, il rigole. Oué, je suis une marrante, je mets l’ambiance. Enfin, j’ai hâte de revoir le ciel, donc plus vite on s’active… Il hoche la tête et m’explique son plan, qui se résume à attendre que tout soit calme et courir jusqu’à un escalier. Pas bête.
 
Ce texte vaut une bière !
« Quand je pensais être au fond du fond, fallait que je creuse encore… »

Le plan de l’asticot ne s’est pas passé comme prévu. On a bien réussi à se faufiler jusqu’à un escalator en ruine ; mais on n’était pas les seuls à avoir eu l’idée. Ça s’est envenimé, quand ils ont parlé d’un droit de passage. Je crois mon sauveur a pris un coup de couteau, et son cleps a sauté à la gorge d’un des agresseurs.

« Je ne suis pas fière, mais je suis vivante. »

J’en ai profité pour me faire la malle. Dommage pour Octave, je l’aimais bien, même s’il puait. Comment lui en vouloir ? Si je devais marcher à quatre pattes dans les égouts, je trainerais autant de puces et de chiasse que lui. Vivement la surface. Peut-être qu’ils ont réussi à s’en sortir, après tout. Ça me console un peu : ils n’étaient pas tout à fait morts quand j’ai pris la poudre d’escampette.
Après, ma situation ne s’est pas franchement améliorée. J’ai couru jusqu’ici, sans regarder, en m’enfonçant dans l’obscurité. Je hais l’obscurité. Même la nuit, les étoiles veillent, quand on vit au-dessus des nuages. Par contre, quand on est une sorte de lombric stupide et aveugle… Personne ne m’a suivi, au moins.

Je n’en mène pas large, et la demi-barre chocolatée que j’ai « trouvée » sur le corps étendu d’un zonard ne va pas durer bien longtemps. Pour être sincère, je l’ai déjà engloutie, le temps de penser à elle. Bon. Je ne crèverai pas de soif, au moins, vu comme les murs suintent dans le coin, j’ai juste à coller ma langue sur le béton. Et en bonus, je suis sûre que le salpêtre c’est bon pour la santé. 

« Sois pas plus conne que tu es. Ca te crèvera si rien d’autre ne le fait. »

J’ai pas raison ? Si forcément. Je nettoie les parois de ma manche, pour en enlever le gros du sel de pierre. Mais c’est pas suffisant je sais. D’ailleurs je tousse un peu plus que lors de mon réveil. Bordel, comment une alouette comme moi à pu se retrouver le bec sous terre ? J’ai des souvenirs qui reviennent des fois. Et autrefois, j’étais un oiseau.

« T’es plus une musique ? »

Hey ! Fous moi la paix. J’y peux rien si j’hallucinais. T’as vu ma gueule, je me suis sans doute pas fait ça toute seule. Ou alors, je suis tombée de très haut : et qui tombe de haut ? Les oiseaux. CQFD. Tu peux te marrer, mais faut que j’arrête de me parler à voix haute. Ca m’aidera pas à sociabiliser, si on me prend pour une folle furieuse avec un dédoublement de personnalité. Mais la solitude… Hé, la solitude, c’est merdique, surtout ici.

« T’es pas morte, au moins. »

Chassez le naturel… Bon j’aviserai quand je trouverai une bouille qui me revient. En attendant, faut que j’avance. L’autre jour, j’ai entendu des hurlements qui m’ont fait penser que j’étais bien toute seule loin de tout le monde. J’en frissonne encore. Y a vraiment des putains de tarés…

« Allez, avance. »

Je dois dire que quand je motive, je peux en avaler, des kilomètres de… tunnel. On dirait que ma culotte ne se satisfait plus des morpions pour lui tenir compagnie. Je pue, ça me gratte de partout, j’ai mal au moindre os qui ne soit pas encore cassé, mais mes hormones s’activent comme si Lindbergh et Saint-Exépury me proposaient un plan à trois, attachée à un biplan SPAD S.XIII de la première guerre mondiale…

« Graouuuuuuuuuuuuuuuuh »

Oué, faut croire que contre mauvaise fortune, je fais vraiment bon cœur. Le premier qui sera pas trop bête et pas trop méchant, avec un minimum de charisme, j’en fais mon affaire. Enfin, une fois que j’aurais pu me refaire une petite beauté. J’ai l’impression que mon visage a dégonflé, au moins sur le quart Sud-Est. J’arrive à mastiquer sans serrer les dents. 

Des fois, c’est l’illumination. Je marche en frôlant des doigts les briques du souterrain, et j’ai des flashbacks. Mais toujours, je me vois dans les cieux. Je suis pas faite pour le plancher des vaches, je le sens au creux de mes reins. Je suis un colibri, une martin pécheur, un faucon pèlerin, un aigle royal… Peut-être même un vautour. Tant que j’ai des plumes, et que je vole ! Putain oui, je vole. Je transperce les nuages de ma silhouette agile, je virevolte, je cabre et je pique.

« Oué, maintenant, tu te prends pour un avion. »

Ça a l’air con, vu comme ça. Et ça n’explique pas le pourquoi du comment de ma situation. Mais je suis sur qu’en remontant à la surface, je trouverai quelqu’un pour m’expliquer, et me renvoyer au septième ciel. En attendant, je navigue sans outillage. Jusqu’à ce qu’un feu de camp attire mon attention. Un petit couple a l’air de faire chauffer leur pitance dans une marmite improvisée. Je tente le coup, ou je me fais discrète ?

« Faut jouer pour gagner… »
 
Damned, je suis vraiment conne. Enfin, J’y vais. Toute seule, comme si j’avais le diable aux trousses, mais pas la frousse. Je vais essayer un truc. Je m’arrête à distance, et j’agite les bras. Rien dans les mains, rien dans les poches : Pas l’once d’une menace, ni d’une cible. Enfin, j’espère. Le bonhomme à testostérone se lève et me repère. 

« Hey hooo oui toi là bas...Comment va ? »

Fine, il faut la jouer fine. J’aurais sans doute pu faire atterrir un hélicoptère de combat dans le trou du cul d'un éléphant, à gesticuler de la sorte. Mais c’est le moment de causer.

« Hey ! Le petit couple ! Je suis à la recherche d'une sortie ! Enfin, une où je ne risquerais pas de me faire découper la rate. Vous allez vers où ? 
- Well je ne souhaite pas vous piquer la rate. A moins que vous ne venez pas chier dans mes rangers. Et… La sortie ? Et bien, on m'a dit de longer ces rails. Il y aurait deux sorties au sud et une au nord de votre position. Ceci dit, je ne connais pas le temps nécessaire pour y arriver. »

Le type tient une putain de tasse de thé. Vraiment ? C’est le moment ? Teatime ? Et l’accent, so british, c’est voulu ? Je veux dire, j’ai rien contre les gens en général, mais les Anglais… Ils ont leurs manières, j’ai les miennes. Mais je peux pas être bien difficile. C’est parti pour l’entente cordiale.

« Chier dans des bottines ? Moi, je ne chie sur personne, je ne suis pas un pigeon. Je marque la pause, pour le laisser digérer ce trait d’esprit génial. Hé, si je jette pas des fleurs, c’est ce monde qui le fera à ma place. « Y a un type au nord qui me parle d'une communauté qui l'attend. Il sait faire des médicaments, apparemment... Je ne comprends pas grand-chose à son charabia, mais il est téléguidé depuis la surface, celui-là. Sinon, à part un nom à coucher dehors... Pas beaucoup de personnalité. Je pense que j'irai vers le Sud. Si je peux partager mon campement avec vous autres, je dis pas non.
- Ah, tu parles du pirate ? Hum oui il m'a fait Causette, étrange type. Mais je ne savais pas qu'il était téléguidé. C'est quoi, une sorte de robot ? Et tu dis qu'il y a des communautés là-haut ? Hum, si tu veux partager mon campement tu peux venir. Je vais vers le sud aussi. »

Adjugé vendu ! Je suis parfois un peu naïve, mais on ne peut pas être cannibale et boire du thé en compagnie d’une petite poupée. Ou alors, on est un sadique tordu bien plus vicelard que je ne peux le concevoir. Ca serait pas de chance, ça. 

J’avais pas parlé de ma rencontre avec le pirate ? C’est qu’il s’en passe, de ces trucs, sous-terre, j’ai du oublier. J’ai donc chaviré pas loin d’un type qui se prend pour un corsaire, qui a essayé de me tendre la main et de m’embrigader pour le compte d’une « communauté » sans nom et au leader cartographe pas partageur, apparemment. Ça parlait pas mal de solidarité et de se serrer les coudes, mais ça ne lâche rien gratis, pas même une carte du métro, et j’étais pas d’humeur à payer mon plus beau sourire pour en apprendre plus. La suite au prochain épisode.  

Du coup, quitte à parler de ship, j’en reviens à mes deux moutons so british. Je m’approche, l’air sure de moi, comme toujours, avec ma dégaine de je m’en foutisme de la vie, pour tenter de camoufler ma triste condition de parasite esseulée.

"Salut la compagnie ! Je suis Céleste ! Pilote de vos rêves, Aviatrice de votre cœur ! Enfin, lorsque j'aurais remis la main sur un truc qui vole. Hey, me regardez pas comme ça, ça doit bien exister, non ?"


Ils ont l’air un peu surpris que je parle autant. Peut-être que j’aurais du ramasser un pic à glace et faire des grimaces qui font peur pour imposer un peu plus de respect. Noté.

"Toi, tu dois être le chef. Okey, ça me va. Et toi, la petite chose fragile. Vous inquiétez pas, je vais pas déséquilibrer la configuration. Vous avez des plans, pour demain ?" Et par demain, j’entends clairement pour le futur ; hors de question que je traine trop longtemps sous terre.

« Bienvenue Céleste, moi c'est Jake et elle, c'est Lylah...et non c'est pas une petite chose fragile. Pose tes fesses autour du feu, je t'en prie. Alors tu viens d'où ? Tu as atterri comment dans cet endroit ? 
- Je viens… C’est une bonne question ça. Je me suis réveillée ici le portrait refait. Non, non, c’est surprenant, mais c’est pas de naissance. Normalement, je suis une sacrée bombe à hydrogène. J’ai pas grand souvenir de grand-chose. Un mec et son chien m’ont sauvé la mise, ils se sont faits sans doute découper par une bande de mangeurs de chair, ou de violeurs de cadavres, ou de voleurs de grands-mères ; je suis pas restée pour assister au spectacle, je me suis carapater comme je sais bien faire. »

Bien joué, Céleste, bien joué. Le type va te faire confiance, avec ça. Mais il reprend. C’est plutôt bon signe. Oué, ne pas avoir un couteau sous la gueule, j’estime que c’est bon signe.

« Concernant moi et Lyly et bien, on prévoit déjà de sortir d'ici vivants. Je ne sais pas trop ce qu'il y a la haut. Bon de ce que j'ai capté sur la radio l'endroit n'a pas les airs des plus folichons. Et toi, tu prévois quoi ? »

Bonne question. Déjà, sortir. Mettre la main sur des réserves. Trouver un truc qui vole. Découvrir ce qui se cache derrière les nuages. Quoi, ça vient de sortir ? Oué, je sens que c’est ça, mon destin. Filer aussi vite que le vent, aussi haut que les orages, éviter les tourmentes et enjamber les cimes des montagnes les plus hautes. Mais si je lui dis ça, il va me planter là. Et ça serait con, car il ressemble à ma meilleure chance de remonter à la surface. Ferme ta gueule, championne. Donne le change. 

« Survivre, c’est un bon projet ; Je vois déjà ça à court terme. Pour le reste… J’imagine qu’il y a tout un monde qui nous attend la-haut. » Il a bien parlé d’une radio ? « Tu disais que tu captais des ondes ? Tu fais comment ? T’es télékinésitérapeute ? » 

Ils en tirent une tronche, mes deux amoureux. Surtout la donzelle, qui fait pas bien vieille. Pas sûre qu’elle ait atteint les 20 printemps, la garce. Enfin de garce, dans sa tenue toute dépenaillée, on sent qu’elle a pas l’âme d’une couturière. 

« Ainsi donc tu as échappé a une... Rixe? Tentative de bagarre, de viol ? Mais sauvée par un chien et son vieux ?

J’hausse les épaules. J’ai pas trop envie de m’approfondir sur le sujet.  « Il était pas vieux, l’avait mon âge je pense, à quelques centaines d’années près. »

Je tente de cacher mes remords, oui. Je tente. Alors je blague. Et puis, à sa mémoire, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Il est peut-être vivant, en train de me maudire. Je préfère imaginer ça. 

« Faisons en sorte que notre premier objectif se réalise, celui de remonter la haut. La suite dépendra de ce qu'on trouve.
- Tu l’as dit bouffi ! J’adhère autant qu’un scotch chatterton à ce plan fameux. J’ai pas grand-chose à partager avec vous, mais… » Et oui, je suis une bonne samaritaine.  « Je suis prête à mettre en commun le peu de mes possessions terrestres. Sauf ma veste, et mes groles. Je veux pas chopper une cystite de l’orteil à trainer en chaussettes ici. »

Il embraye sur la radio. Ah, oué, pas con, c’est utile oui. Faudra que je m’en dégotte une. 

« Et les ondes, elles te racontent quoi ? Tu as pu faire un topo de la surface ? La communauté du pirate, ça vaudrait pas le coup ?
- La commu du pirate....
 On dirait que le ciboulot surchauffe. Why not...pour ce village au nord...ca peut être une possibilité. Tout dépendra de ce qu'on trouvera et du lieu une fois sorti d'ici. De ce que j'ai capté, ça parle ça parle de météo, de morts d'hôtels. Parait que des types, on crée une communauté dans un asile aussi. Il frissonne. J'en ferais bien mon casse-croute, là, de suite, de cette petite chose vulnérable. En tout cas, ce n'est pas le genre d'endroit ou j'aimerais aller. »

J'hoche la tête. Je bois ses paroles. Haï haï Captain ! Je te suis jusqu'en enfer, avec ta gueule de serpe slovaque et ton corps de boxer costa-ricain. Dommage l'accent, oui, c'est pas ma tasse de... thé. Ah ah, je suis une marrante. 

« Ainsi donc tu veux faire route avec nous. Bon, je ne vois pas d'objection, tu pourras en effet mettre tes ressources avec les nôtres. Tu as l'air débrouillarde au moins, donc si tu veux suivre et bien scotche toi. T'inquiètes pas, tu gardes tes grolles et blouson, je ne vais pas pinailler sur ce genre de choses. »

Pinailler ? Je te tends la patte, et tu parles de pinailler ? British un jour, british toujours... Toujours à tout gacher avec votre complexe de supériorité ! C'est pas parce que tu as gagné à la loterie génétique et que tu ressembles pas aux consanguins du Royaume, que tu vas me la mettre à l'envers. Ressaisis toi Céleste ! C'est pas un béguin, c'est un crush après des jours de solitude. Un pansement de vie sociale. T'as pas envie de lui. Pense clairement. Voila. Les nuages. Oui. Mieux. Tu te calmes. SI ça se trouve, il a le mal de l'air, ce chimpanzé.

« T'es dur en affaire, mais je crois qu'on a un deal. Alors, on va où, maintenant ? »
 
Ce texte vaut une bière !
- Alors oui quoi qu'on fait. Et bien, c'est simple...direction Sud Est. Puis une fois nos petites papates bien fatiguées on produira de quoi. Faudra faire un petit stock d'eau et de medoc avant la grande sortie au Sud.

Il me parle comme à une débile, ou quoi ? 

Au fait, vu que tu es pilote, tu jouais avec le manche de quel appareil ? Quand j'étais en service, j'aimais bien me faire balader en Wildcat MK-1, faire de l'hélico même en passager dans le désert au petit matin, c'était fun.

J'hoche la tête. Il a un plan bien basique, l'asticot barraqué, espérons que ce sera suffisant. Ca fait un bail que je lorgne sur ses rations de survie; est-ce que son charisme ne tiendrait qu'à ça ? Faut dire qu'elle me tente, cette conserve "potimarron au lard". Ca doit être des pommes de terre lucky Luke, non ? Enfin, ca sera toujours mieux que macher un chewing-gum usagé pour passer la faim. Il sourit et me dit qu'il m'en filera. Cool.

« Pour le plaisir, un Breguet XIV; j'suis une passionnée, moi. Et c'est pas plein d'électronique, comme de nos jours. Ca résisterait même à l'Apocalypse ! Héhé... »

Et dans la vie ? J'ai pas la mémoire stable encore. Mais je me vois charger des bouteilles d'hélium. Oué, une chiée de bouteilles, de quoi donner une voix aigue à tous les clowns de la terre.

« J'pense que je pilotais un sacrée bébé. Un bon gros dirigeable, tu vois le genre ? Ecologique, lent, et fun. Enfin, plus que ceux qui ont besoin d'un gros calibre pour compenser celui de leur pantalon. J'suis pas une bagarreuse, moi. »

Y a un truc qui bouge, dans le fond. P't-être un gros rat. Dans le genre, mutant alors. Je me lève le cul, que j'époussette, pour bien lui montrer, à l'English, que c'est de la bonne came.

« J'ai vu un truc bouger... Je vais voir. »

J’ai mis la main sur un petit gars. Pas du genre super-héros badass comme le roastbeef, plutôt du genre timide de la classe qui fait pas de vague. On a convenu avec l’autre que je resterai avec lui… C’est marrant parce qu’on aurait dit que j’étais sous ses ordres, et que c'est lui qui me donnait l'autorisation; je suis dans le genre coopération horizontale moi ; porter des couilles fait pas de toi le Messie. Bref, je me sens plus à l’aise avec le chouchou de la professeure. Il s’appelle Kazik, et c’est pas franchement un joyeux luron, mais je m’en accommode bien. On a trouvé rapidement notre équilibre, et de quoi tenir quelques jours de plus. On touche pas aux cadavres… C’est pas comme James Bond, que je suspecte d’avoir dépecé tout ce qui se trouvait sur son chemin. J’veux bien croire qu’il y a pas mal de souricettes dans le coin, mais elles me paraissent bien grosses.

Dans tous les cas, j’ai pas vu la couleur du potimarron. J’en salivais d’avance, merde, quoi. Ca partage pas des masses dans ce nouveau monde. En plus, il a pris la tangente avec la petiote pas bavarde, dès qu’il a commencé à saigner de la glotte. Fragile, va. Et avec Jojo le déglingo, on a avancé à notre rythme. On devrait pouvoir tenir quelques semaines. Hey, je suis douée pour dénicher des mousses comestibles ! Et puis un peu de tout : un vrai couteau-suisse ; et lui c’est le même genre.

Ah j’ai pas raconté ? J’ai trouvé un vieux vieux polaroïd. Type objet de collection. Et je te le donne en mille, il marche encore. Faudra juste que je fasse gaffe à la lumière, les premiers tirages ont un peu cramé. Enfin, y a pas d’age pour apprendre une nouvelle passion, non ?
 
Bon y a eu du nouveau depuis le temps. Pas mal de choses qui se marchent sur la tête oui. Le majordome au balai outre-manche planté dans le derrière et la petite discrète se sont faits la malle. Enfin, façon de parler, ils ont pris la poudre d’escampette à travers un tunnel, et pas sur qu’on les retrouve un jour. Avec Kamikazik, on a pas froid aux yeux ; on va rester un peu plus longtemps sous terre.

Et bien, c’était pas une bonne idée. J’ai eu le nez qui coulait, hier soir. Du sang ; punaise, comme à la récré. Bon, ni une, ni deux, un bout de tampon coupé au cutter, et voila un bourre pif fait maison qui fonctionne parfaitement. Franchement si j’avais su… j’aurais évité d’améliorer mon visage avec un nez en patate. On change pas le passé, trop tard.

Du coup, on a continué, avec l’autre loustic, jusqu’à trouver une sortie à la surface. J’étais pas sereine, mais lui, avec son air d’ahuri, il a pas hésité. Décollage immédiat pour la surface, biatch ! J’ai suivi.
On a rencontré un vautour… J’ai connu mieux comme présage. Et pas âme qui vive autour. Une montagne, et du désert…. Le monde a bien changé, oué. Faut dire qu’on n’a pas aidé, nous l’humanité, à sauver les meubles. J’imagine que c’est un juste paiement à notre gestion déplorable.

Comme si ça ne suffisait pas, deux jours plus tard, on essuyait une tempête de sable incroyable. J’ai bouffé plus de gravier qu’un ouvrier dans le terrassement. Contre mauvaise fortune, on se blottit contre son partenaire d’emmerdes et on attend que ça passe. C’est pas désagréable, un peu de contact physique. Et puis, je dois dire, le Kazik, sous ses dehors de geek bizarre du font de la classe, et sans doute son penchant pour le hentaï psychédélique à tentacules… Ben c’est un chic type.

Enfin, j’espère que demain sera un autre jour, oui. Parce qu’on va vite se retrouver à cours de vivres, et je donne pas cher de notre peau, à ce rythme-là.
 
Il serait peut-être temps que je profite des minutes que j’ai à moi pour te parler. C’est vrai que je ne t’ai pas encore présenté, et pourtant, tu as l’air de prendre une part importante dans ma vie. Moins ces derniers jours, je te l’accorde, mais ce n’est pas toi, c’est moi. Je suis occupée, j’ai besoin d’espace, j’ai besoin d’air. Non pas que tu m’étouffes, mais j’ai l’impression que tu me mets la pression ; je sais, je sais, c’est sans doute juste moi qui fait ma parano. Mais n’empêche que, même si je te suis fidèle, j’aime bien pouvoir faire jouer mes phalanges sur autre chose que ton bouton enregistreur. Bref, magnéto, ne me prends pas le chou, je te cause quand j’en ai envie.

Tu vas bien me dire que ce n’est pas logique, que tu n’es pas une simple boite enregistreuse, que je divague, que tu vaux mieux que ça. Sans queue, ni tête ? Oui, pour la première, sur que je m’en suis abstenue, et pour la seconde, clair que je ne l’ai pas toujours sur les épaules. Et puis, bon, quoi, après tout ? Vazy, le Kazik me regarde bizarrement, là. Je lui ai dit que j'allais pisser, mais il me lache pas de l'oeil. Vicelard, va.

Kazik dit aussi que j’abuse du plastique. Encore. Il dit ça, vraiment ? Ou je pars encore dans un de mes trips bien jetés quand je suis en redescente de mazout fondu ? Fichtre, ça se pourrait que je voyage dans le temps. Enfin, pas vraiment, plutôt dans le style trip initiatique shamanique qui me fait remonter dans le passé et voir l’avenir à travers le rideau de la futilité humaine. Enfin, qui suis-je pour juger tout ça ? Pour le coup, je suis un peu intemporellement perdue.

Je me paume régulièrement sur le chemin de mes pensées. La faute à la monotonie de la vie, et puis à… Kazik. Il me distraie. Puis à la pipe à opium. Franchement, je n’avais jamais essayé, mais le combo pneus qui brulent sur un lit d’encens, c’est pas mal. Ça pique un peu la gorge, mais les inhalations requinquent. L’emmerdant, c’est l’après, la fringale. Quoi que, c’est juste le retour à la réalité. On ne bouffe rien depuis des jours… Peut-être même des semaines. J’ai déjà du mal à compter les secondes, alors les jours…

Quoi de neuf sinon ? On a trouvé de l’opium, oui. J’ai parlé de l’opium ? Bha voila, on a notre religion à nous. Ça déchire. Pas sur que je trouve une montgolfière mais au moins, je décolle. Je comprends mieux pourquoi l’autre voulait couper la tête de Tintin. Pour le coup, c’est moi le lotus, là, posey avec mon Radkama… Je disjoncte un peu, et ALORS ? T’es de la police ? Tu devrais aller voir les autres zozios, là. Ceux qu’on a croisé, de loin ; une bande bizarre de gonzes dans un bayou. Ils avaient l’air dangereux, on les a esquivés vite fait. Mais je suis sur qu’ils mijotent un truc pas net.

On a rencontré le Préz of USA. Chic type qui nous accueille sur zone. Je dis pas que ce fut chaleureux, mais déjà, il nous a pas buté, et il est Américain, donc forcément, c’est qu’il a fait un effort. Un deal winwin plus loin, nous voila à crapahuter pour son compte. Je suis devenue une vraie selfmade woman ! J’imagine que le paiement viendra plus tard, par contre. Ca a l’air d’être un petit cachotier… Je lui tirerai le portrait à l’occasion. Et peut-être les vers du nez. J’ai pas eu la présence d’esprit, sur le moment. Remarque, remarque, c’est brumeux, ce souvenir-là. Je me demande si je ne l’ai pas inventé. Non, Kazik me l’aurait dit… Enfin, quand il sera plus en train de planer, je redemanderai. Pour être sûre.

Bon on a aussi trouvé une mine… Oué, trouvé. Je sais pas si on peut vraiment parler d’une découverte, mais je pense que c’est une ancienne installation et tout. Je te dirai pas quoi, magnéto, mais c’est clair comme de l’eau de roche qu’il y a des trucs à en tirer. Je pense que le Préz, il est au courant, mais je tenterai bien de lui vendre le morceau. On sait jamais, des fois qu’il veuille monter un complexe industrialo-militaire, comme au bon vieux temps.

Hey, ça fait du bien de te causer. Promis, la prochaine fois, je fais ça à jeun ; de toute manière, j’aurais pas bien le choix. Tu vois le genre… C’est la dèche, man. La dèche. Vivement le printemps.
 

 
Ce texte vaut une bière !
"Je t'ai manqué, chéri ?"

On a fait un paquet de route, depuis la dernière fois. Déjà, je suis redescendue, un peu. Je me calme sur les doses, je les espace. j'ai trouvé un moyen plus sain pour "m'élever" l'esprit. Et arrêter de sentir se détacher chaque morceau de chair vermoulue de mon propre corps. Je suis pire qu'une pomme machée qu'on aurait laissée trop longtemps au soleil d'hiver, pleine de crevasses et d'engelures, brunie et ratatinée par la reverbération du soleil sur la neige. Oué, je sais l'hiver est passé, pas ma caravane.

On est toujours tous les deux, avec Kazik. On a trouvé le bout du monde. j'ai vidangé ma vessie en montagne. On a bouffé du cheval, et c'est rudemment bon. On a crapahuté par monts et par vaux, et j'ai éborgné une de mes gaudasses. Mon petit clown triste me l'a rafistolée avec des bouts de ficelles. C'est moche, c'est loin d'être étanche, mais ça tient.

Je suis une sauvage qui aime à courir le paysage, moi. Mais je dois dire que je m'attendais pas à autant de merdes. Ne serait-ce que pour allumer un feu... Obligée d'y foutre des litrons de whisky. Je te parle pas du gaspillage. L'autre jour, je me suis entaillée en bricolant l'antenne relais d'mon gars. Ben tiens, ça pissait un peu le sang, rien de folichon, je me suis cautérisé tout ça à la va vite. C'était pas l'idée du siècle; j'ai choppé la fièvre, deux jours à grelotter sur le sol, comme une possédée en manque. Remarque, il y avait peut-être un peu de ça...

Pendant ce temps, Jojo lapin est parti faire une excursion en montagne. On avait repéré un éboulis qui était prometteur. Une ancienne grange de paturage à moitié éventrée. Tu parles, tout était tellement pourri qu'il a failli se la foutre sur le coin de la trogne. Au moins, ça m'a laissé le temps de récupérer. On a zoné un peu plus au Nord, en suivant la côte. C'est beau, la mer, un peu comme le ciel, mais en plus humide. Et sur la plage, j'ai mis la main sur une ancienne baïonnette bien rouillée. Du genre à choper le tétanos rien qu'à la regarder. Manque plus que le canon qui va avec...

Avec nos conneries, on s'est trouvés un peu bloqués à ramasser toute les déchets du coin. J'ai une cage à lapin maintenant. Une putain de cage. Mais je tuerai pour avoir le lapin moi ! Et le bouffer à la moutarde. Ho, la moutarde... Ca doit bien encore exister, hein. J'espère. Sinon, ça ne vaut pas le coup de continuer. Enfin, y a un cuistot, dans le nord. Peut-être que j'irai un jour lui toper des condiments; si l'aventure de ma vie se résume à ça, c'est qu'il sera temps d'abréger.

Quoi qu'il en soit, oué, rien de nouveau sous les étoiles, vraiment. Hier, j'ai déterré une vieille cantine en fer. Le cadenas était mort depuis longtemps, donc je me faisais pas d'illusion. Ben tiens ! Remplie de bières ! Une chance que j'aime pas ça... Enfin, je me forcerai; faute de grive, on bouffe des racines. Ca fait longtemps que les merles ont disparu, on dirait.

Ah. Et j'ai pété mon polaroïde. La guigne.

 
Ce texte vaut une bière !
Des fois, on vit des aventures. Et je crois qu'on est pas passés loin d'en vivre une, Kazik et moi. Pas une romance à l'eau de rose, entre deux tourtereaux seuls au monde dans un désert pétrifié par une attaque nucléaire, non. Plutôt une de celles ou tu penses que tu vas y passer, et en fait, non.

Oué clairement.

Non, quoi. En y réfléchissant, ça allait.

Je t'explique. On se tartinait un bout de pain noir avec de l'huile de moteur, histoire que ça tienne au ventre, et qu'on en oublie la soif. Tu as déjà essayé, toi, de boire du mazout ? Et bien franchement, quand t'as 20 Cl de kerozene agglutinés entre ton oesophage et ton pharynx, tu oublies pas mal de tes soucis. Et notamment, qu'il fait 40°C, que la seule ombre à 1 kilomètre à la ronde, c'est celle que ton cul projette sur un tas de mégots calcinés. Tu me diras, de quoi je me plains, je suis vivante, et j'ai de quoi m'enturbanner la tronche pour ne pas finir en saucisse party de la GCT. Et t'aurais pas tord.

Finalement, j'en reviens à mes moutons. L'aventure, avec un A, et avec Kazik. On plie bagage, la panse fraichement mis au supplice; A ce moment-là, on redescendait doucement vers le Sud, en marchant de préférence la nuit. On crapahute, on crapahute. Je suivais mon petit discret à la trace de ses bottes dans les cendres du monde d'avant, grommelant que j'en avais marre de tirer la cantine et tout notre barda. Pour lui rendre justice, on échangeait à tour de rôle, mais à ce moment là, c'était le mien, et je n'aime pas trop me transformer en bête de somme. Mais soit, c'est ça aussi l'égalité femme - homme. Tous égaux devant les emmerdes.

Il s'était arrêté si subitement que j'ai failli m'étaler sur lui, et j'aurais bien gueulé quelques jurons s'il ne m'avait pas fait fermer ma gueule avec une main posée sur mon gosier. J'ai failli le mordre, l'animal, on me la fait pas comme ça, à moi. Enfin, il avait ses raisons que j'ignorais. Et il avait bien raison, en fait. Deux cents mètres plus loin, une bande campait autour d'un feu presque éteint. A la lueur des braises qui achevaient leur combustion, on pouvait distinguer deux silhouettes qui remuaient lentement. Le regard perçant de mon acolyte perça les voiles d'obscurité pour me montrer deux autres corps, au moins, allongés. Sans doute que les premiers montaient la garde pour les seconds.

Il n'y avait aucune chance qu'ils ne nous aient repérés; mais avoir des veilleurs semblaient indiquer qu'ils s'attendaient à se faire potentiellement attaquer; ou qu'ils avaient des trucs à protéger. Et comme la vie ne vaut pas un kopec, mes yeux scintillèrent en forme de dollars. On s'allongea donc, histoire de les surveiller à distance, et de voir au petit matin ce qu'il en serait. Ca voulait dire aussi que ce soir on mangerait froid; et je sais pas si t'as déjà essayé de bouffer un morceau de cuir sans le ramollir dans l'eau bouillante... C'est pas fameux. Disette, donc, cette nuit là. et blanche, en plus; tout pour me mettre de bonne humeur.

A l'aube, les gonzes n'avaient toujours pas changé de rôle. Sacré quart de veille ! Il germa l'idée que les deux autres étaient peut-être malades. Ca n'arrangeait pas mes affaires, car si j'ai rien contre dépouiller des lépreux aux portes de l'Enfer, je suis frileuse quant à chopper un truc contagieux. On attendrait donc un peu, histoire de voir.

A midi, 42°C, a vu de coup de soleil sur le front de Kazik. Il te tenait un rouge pompier purulent en pleine caboche, l'abruti. Enfin, j'avais un peu de peine pour lui. Il douillait mais la ramenait pas. Le groupe bizarre n'avait toujours pas bougé.

22h, je crois. Le soleil se couche. Personne en face n'a bougé un orteil. Ca en devenait flippant. Je me serais bien barrée, finalement. Ca puait le truc louche. Je me sentais pas de faire une deuxième nuit de veille. En plus, notre campement improvisé s'était avéré être un nid de caillasses coupantes. Obsidienne, c'est ça ? C'est moins joli quand une pointe se brise dans le gras de ton bras. J'ai passé une demi-heure, au couteau, à en retirer les fragments. Je me tatais sur la façon de donner ma vision à mon compagnon, que ce dernier se leva et commença à agiter les bras. Le con.

Enfin, le con; ça n'a pas eu l'air de les émouvoir, les autres. Du coup, le Kazik, il a filé droit sur eux. Sans prendre la baïonnette, hein, comme un cabri dévalant une colline. Et zéro réaction. Fallait bien que je le suive, avec la cantine et tout. Quel con ! Remarque, sur le coup, il a eu le nez creux.

Y avait bien 6 bonhommes, ici. Enfin, plus exactement, un couple vivant. Les 4 autres, un homme, une femme rousse, et deux enfants, étaient refroidis depuis belle lurette. Et les deux survivants ne semblaient plus être capables de continuer à vivre. Il parait que la mort d'un proche donne parfois l'envie de tout abandonner. Ben eux... ils s'étaient transformés en en cadavres ambulants. Enfin, respirant, parce qu'ils ne bougeaient plus trop. D'ailleurs, je te raconte pas l'odeur du charnier. Y avait à redire, en terme de propreté. J'ai vomi deux fois; et c'est douloureux, de vomir, quand tu ne bois pas assez. C'est peut-être à ce moment là que j'ai choppé ma cystite. "Salsa picanté" de la gorge à la chatte. Le docteur disait de boir beaucoup d'eau; ah ah. Oué. Il avait pas pensé que j'aurais pu faire une rechute en pleine apocalypse.

On a fait quand même notre petit marché; la petite secte avait amassé pas mal de vivres, et ça nous promettait des prochains jours moins désespérés. Le malheur des uns n'a jamais aussi bien fait le bonheur des autres.
Ce texte vaut une bière !
"Putain..."

J'aime bien commencer une phrase par une insulte. Ca me donne un côté badass, un peu effrontée, mais avec un jolie minois. En parlant de belle gueule, ça fait un bail que t'as pas vu la mienne, je parie. C'est qu'il y a eu des choses depuis la dernière. Par où commencer.

"Peut-être par celle qui se tient devant moi, là."

Pas con. Après je broderai. Je vous présente Indiana. Petite brunette apeurée, accompagnée généralement par un paternel en mode step-daddy sexy. Il parait qu'ils ont jamais franchi la ligne, mais je pense qu'il y a anguille sous roche. Mais ce sera dur à savoir, maintenant, vu qu'ils sont morts tous les deux. Oué, clamsés comme deux lapins de garenne pris dans les phares d'un 32 tonnes. Pas beau à voir... Ca doit faire un bail qu'ils sont là, à sécher, comme deux morues portugaises. J'ai la métaphore facile aujourd'hui, faut croire que c'est la mort qui me rend tragique.

"Poupée de cire flambe et fond..."

Bien dit Kazik. Enfin, il a marmonné un truc, mais je pourrais pas te dire quoi. Du coup, j'invente. Tu m'en tiendras pas rigueur ? Il a pas tord, en plus, le con. Elle m'avait bien allumée, la petite, avec son innocence toute fraiche. Mais là, j'avoue que j'ai la libido à zéro.

"Et dire qu'on avait une partie de cartes en attente..."

Va falloir que j'aille récupérer ma mise, du coup. Je me demande ce que va devenir le casino de Liberty Harbor. Sans doute pillé par les pélos du coin... Ou Trump a tout saisi. Possible, avec le Prés', on sait jamais trop. Sympathique, au demeurant. Pas comme l'autre duo zarb de chez zarb qu'on avait croisé. Un pénitent et une... pute. J'imagine. Enfin bonne, à poil, et très docile. On leur a sauvé la vie, faut dire. Mais la professionnelle de la danse lascive avait déjà oublié ma gueule quand on l'a recroisée à Liberty. Va chier pétasse, si t'égares ma photo au bout de deux semaines, tu vaux pas que je m'attarde sur toi.

"Je vais faire court, je crois."

Il hoche la tête le Kazik. Avoir passé quelques semaines à pêcher dans le bayou lui a sculpté le corps, l'asticot. Enfin, ca reste toujours un geek timide et nonchalant. Ca me va bien, en tout cas, comme compagnie. Pas chiant pour deux sous.

"Repose en paix, Indiana, et ton beau-papa. Avec vous, votre rêve de casino royal s'envole. Ah, tiens, marrant ça, on revient toujours aux cieux avec moi. Bon, ben, bon vent poupée."

Je jette une poignée de terre. Pas le courage à aller creuser une tombe. De toute façon, les vautours ont déjà récuré la moitié de ce qui reste d'eux.

"Allez chouchou. On va retrouver Trump et compagnie. Faut qu'on discute affaire."

Ah et pendant que je me tournais les pou... que je bossais ardemment à l'établissement du phare de la nouvelle liberté, ou un truc du genre, le génial Musk m'a réparé mon polaroïd. Quelques clichés de plus pour la collec'. J'ai retiré les photos de bite de Barry.

Ce texte vaut 3 bières !
Je dois dire que je m'éclate pas mal, dans les parages de Liberty Harbor la bien nommée, pour ceux qui ne bavent pas sur leurs pompes et qui ont un minimum de jugeotte, ou de bons amis. Loin de moi l'idée de juger les restes de l'humanité, mais on s'approche plus d'un fond de culotte aprés 5 jours de Hellfest que d'un toast avocado pamplemousse crevette et sa crème de brocolis au citron combava, tant au niveau du goût, que de l'odeur, ou de la sophistication. Hey, hey, j'ai dit que je ne jugeais pas, et voila que... Ah ben oui, je juge. Franchement, je ne sais pas me tenir.

Alors, des nouvelles du front, en parlant de tanga échancré; le mien est tellement moite que mon jardin intime est devenu une jungle infernale. J'ai beau tenter tous les traitements qui me passent sous le nez, pour le moment, rien n'y fait. Remarque, c'est bientôt l'hiver, et la chaude-pisse fera fondre la glace. Toujours voir le bon côté des choses. Mais faudra que je trouve un remède, parce que je ne suis pas certaine que crever d'une infection aux ovaires ça soit mon grand kiff.

Et sinon, comment va Kazik ? Ben je dirais qu'il va bien ? Il a fait une sieste. Puis... Il a fait à manger. Je crois qu'il a esquissé un sourire à l'une de mes blagues, mais je ne sais plus laquelle. Sans doute une excellente ! Bref, il vit sa plus belle vie, le geek. On s'est séparé dernièrement, parce que j'avais la bougeotte, et que j'ai vu un truc briller à l'horizon. La prunelle de tes yeux qui me regardent ! Ah ah. Non, une caisse de merdouilles, comme d'hab. Bon j'ai dépecé un vieux 4x4, pour récupérer la tole, siphonné le réservoir... C'est fou ce qu'on peut trouver sous un siège en simili-cuir ! Je te le donne en mille : du porno, et des tickets de lotos. déjà grattés, en plus, j'ai même pas eu le droit à mon petit moment d'adrénaline, à imaginer tout ce que je foutrais de ce pactole...

Hier, j'ai mis la main sur Tornado. Une sacrée bécane de folie, encore en état de rouler. A sec, avec la chance que j'ai. Mais j'ai le bras long, et c'est Loustic qui m'a ramené, avec sa petite bande, de quoi la démarrer. Je pense que je me suis fait une copine ! Et j'ai eu droit à un sacré casque de route. Y a marqué M... dedans, mais il est plutôt propre, alors je vais pas faire la fine bouche, c'est pas mon genre. Et ce sera toujours ça pour me protéger des embruns du désert, quand j'irai à fond la caisse entre les dunes et les cadavres. Bref, bref, focus, Céleste, focus. Ca devrait être mon deuxième prénom, mais je suis trop tête en l'air... Ah Ah ! Pour une aviatrice, c'est un peu normal. Oué, bref, Tornado, rouge tomate, pétaradant du feu de dieu. Et moi à cheval dessus avec mon casque de power ranger. Je peux te dire que ça fouterait les chocottes au pire loubard de l'USSR, oué ! Je suis une étoile filante moi !

Je me suis baladée, seule sur l'avenue, et le long de la côte de l'Isla. Faudrait lui trouver un nom, à celle là. L'ile de Trump ? Trumpina ? Port Rico ? Isla Libertad ? La patate dorée ? J'en sais rien moi. J'en ai marre de tout faire, ils ont qu'à se débrouiller, ces zoulous.

Allez, des petites photos de mes dernières rencontres.
Ce texte vaut 4 bières !
Voila qu'il s'en passe des choses dans ma vie, en ce moment. Et dans mon crâne, ça s'agite comme une boite à meuh qui n'arrêterait pas de beugler. J'ai rapporté ma bécane à Porto Americano, accueillie en héroïne dans la grande Avenue, et couronnée autant de succès que de lauriers. Une divine conquérante des immensités, chevaucheuse de l'improbable, gladiatrice des confins, et tutti canti summer love. J'ai croisé la route de Barry, encore une fois. Il faut dire qu'il en impose, autant qu'il explose son camélidé. Le pauvre animal ankylosé venait de quasiment rendre son l'âme à quelques pas de la cité.

Bref, mes talents de baroudeuse ont fait de moi un élément indispensable de la politique coloniale Néo-Américaine. Un discours, une médaille... et surtout, une partie du paiement qui m'était dû depuis belle durette. A mauvais payeur, on fait des risettes tant qu'il a une arme chargée pointée sur ta face à demi-momifiée par le soleil. Quoi qu'il en soit, et en attendant Kazik qui fait sans doute bronzette dans un coin quelconque de cette île, on m'a filé un dromadaire pour le faire gambader; et j'ai l'impression, pour me tenir à l'écart des plans sulfureux que le génial Musk doit préparer dans son labo. Je ne peux rien prouver, mais... intuition féminine.

J'avais jamais fait du cheval, alors ce bestiau là... Mais une fois qu'on se fait à l'odeur, et au roulis, c'est presque confortable. Mes besaces remplies de trois fois rien, je me suis élancée à corps perdu vers le grand Est que je venais à peine de quitter. Objectif : La lune ! Enfin, la lune. Les montagnes du Sud-Est. Tiens bon, je vais les nommer. La Montagne de l'Illumination !  Oui parce que j'ai eu une illumination là-bas. Je dirais même que ce fut une épiphanie. J'étais pas particulièrement religieuse jusqu'à présent, mais là, sous les étoiles, à contempler le monde d'aussi haut...Je te raconte.

Au commencement, donc, je grimpais seule un éperon rocheux - car, je ne savais pas, mais les chameaux, c'est pas comme les chèvres, c'est très mauvais dans les rochers, en plus d'être tétu comme des mules -, pour atteindre une petite borie visiblement abandonnée. Tu sais, c'est une cabane en pierre, même le toit, toute petite, pour garder du matériel ou abriter le berger la nuit... Bref, celle-ci n'a pas livré grand chose en relique du passé, mais j'ai tout de même trouvé quelques pochons. de quoi me mettre en joie, tu me connais.

Deux kilos de bonne cocaïne, cela aide à entrer en communication avec la nature et le divin. Et alors que je courais autour de mon abri pour la nuit, à pourchasser d'invisibles papillons de lumières, j'ai eu une révélation. J'ai toujours pensé que j'étais une aviatrice. J'ai la tenue, j'ai les cojones qui vont avec, et j'ai des flashbacks de temps en temps de moi, virevoltant dans les nuages. Mais il faut bien dire que j'ai pas encore vue la carcasse d'un avion ou d'une mongolfière. C'est étonnant, et paradoxal, comment je serais arrivée là ? Comme les Rois Mages, à dos de chameaux. Enfin, pas directement; mais je me suis tout de même extirpée des entrailles de la Terre, et ces égouts ressemblaient, à bien y réfléchir à l'Enfer : gloque, puant, des cadavres, des cris, des maladies; et il y fait chaud, et moite, et sombre. Alors, je m'appelle Céleste. J'ai déjà volé dans les nuages. Je sais faire du chameau.Je suis visiblement immortelle, car je suis toujours vivante et revenue d'entre les morts. En tout cas, jusqu'à preuve du contraire.  Je suis donc certainement un ange. CQFD. Oué, un être de lumière et de grace, là, directement devant toi, en chair et en os. Quoi que je suis peut-être plutôt faite de poussières d'étoiles ? J'en sais rien, j'y connais rien, en créature suprème et sublime.


"Après, faudrait savoir ce que je fous ici. Si c'est une punition du Tout-Puissant, ou une mission."

Bien dit Céleste ! Ah, et j'entends des voix aussi. Si ça c'est pas une communion avec l'au-dela ? le Haut, de là ? Je parle peut-être directement à Dieu... "Eh ho, tu m'entends quand je pense, poto ? Je pensais simplement que j'étais à moitié cinglée, mais non, en fait, je suis un ange. Sacrée nouvelle. Reste donc à savoir si je suis une ange bannie comme Lulustucru le porteur de lumière, ou un Archange à la MichMich le chasseur de dragon. Ca mérite bien une petite trace de plus, tout ça. Le temps que de voir repousser mes ailes.