Ne fais pas ta sotte, Suzanne !

Chapitre débuté par William Vortigern

Chapitre concerne : William Vortigern,

Ce texte vaut une bière !
Il fait les cent pas dans la grande pièce lumineuse, allant et venant devant le fauteuil majestueux dans lequel elle trône, portant parfaitement sa petite cinquantaine.

Je sais.
Tu as plus d'expérience que moi.

Il fait un mouvement avec sa main, à plat, paume vers le sol, une sorte de quart de coup de karaté, sans aucune violence, comme pour marquer et appuyer avec douceur ce fait.
Mais moi, honnêtement, je ne le sens pas.
Il plie légèrement les genoux, fait demi-tour, sans la regarder encore, puis repart dans l'autre direction.
Il s'arrête brusquement, se tourne d'un mouvement souple vers elle.
Suzanne.
Au Cercle hier, nous n'étions que quelques uns.
Il manquait pas mal de bon joueurs.
Ils ont tous quitté la ville.


J'avais limite eu honte d'être là-bas, tu sais...
Il soupire lourdement et fait trois pas vers elle, puis s'arrête à nouveau.
Cette fois-ci, il la regarde clairement dans les yeux.
Toutes les pinces étaient absentes et quelques futés qui aiment le risque aussi. Les plus futés de la catégorie. Tu vois ?
Je n'ai pas joué, je suis rentré.

Il la rejoint, se place à gauche du fauteuil, s'accroupit de manière à ce que son visage soit à la hauteur du sien. Plus précisément qu'il soit presque à sa hauteur. il reste un centimètre, deux peut-être, au dessous.
Il pose sa main sur l'accoudoir.
Il parle plus bas alors qu'ils sont seuls dans l'appartement.
Ne fait pas la ravissante idiote que j'aime que tu sois.
Dehors, ça ne joue plus.
Indiana va bientôt rentrer.
Pense à elle.
Elle peut encore suivre ses cours parce que notre quartier dispose encore de lignes de bus sécurisées, mais ça ne durera pas forcément bien longtemps.
Partons dans ta maison de campagne, Suzanne.
Nous serons tranquilles là bas, le temps que tout cela s'apaise.
Ta fille sera en sécurité.

Et toi aussi.

Sa main glisse maintenant sur l'accoudoir, puis descend le long de l'avant de celui-ci pour rejoindre la cuisse à demi dénudée de la femme qui occupe le fauteuil.
Ses doigts pressent sa peau, à travers le collant qui la protège.
Son pouce et son index se glissent sous la jupe du tailleur sévère qu'elle porte.
Pense à ta fille...
Il rit, nerveusement peut-être, ce n'est pas évident de discerner cela.
Ne fais pas ta sotte, Suzanne !
Une journée ! Une journée pour faire 350 km.
Le pays est foutu.
Les routes bloquées de partout et il n'y en a pas beaucoup dans le parc Jasper.
Les gens sont devenus complètement dingues.
La voiture, chargée à bloc de sacs et de valises.

Il a même rempli le coffre de tout ce qui était comestible dans l'appartement.

A l'avant, Suzanne fume clopes sur clopes, à l'arrière Indiana fait la gueule, furieuse de s'être retrouvée embarquée à l'arrêt de bus, au retour de la fac et mise de force dans la voiture.

Il avait clairement expliqué à sa mère que si elle continuait à vouloir rester en ville, il la quitterait.
Au moment où il lui avait dit ça, il devait en être persuadé parce que cette fois-ci, elle l'avait écouté.
Ils avaient passé la journée à charger, à aller acheter les trucs qui manquaient.

Puis la route.
Et le grand n'importe quoi qu'ils avaient croisés.

Les stations protégées par l'armée.

Les déviations, certains bleds, impossibles à traverser.

Ils arrivent enfin,!.
La maison est isolée, en plus, à flanc de falaise, les forêts de pins.
Un petit peu de neige, l'hiver approche.
Une veille maison de trappeur, à l'origine Elle a été améliorée pour bénéficier d'un peu de confort moderne.
La porte est toujours fermée. La maison ne semble pas avoir eu de visiteurs. Faut dire qu'en plus d'être située dans le trou du cul du monde, elle n'est pas forcément très avenante. Elle mériterait littéralement un ravalement de facade.
Il sort du véhicule, se réchauffe en se frottant les mains, le vent est déjà froid, alors que le court automne s'apprête déjà à disparaître.
Il approche de la porte en bois massif.
Il glisse la clef dans la serrure, ouvre, appuie sur l'interrupteur.
Rien.
Il se retourne vers les deux femmes qui se sont extraites de la voiture.
Je vais voir si on ne nous a pas pillé  l'essence pour le groupe.

Ils arrivaient jusqu'à maintenant à conserver le courant dans les villes, manifestement, dans les coins isolés, ce n'était plus le cas.
Néanmons, ils découvriraient plus tard que l'électricité fonctionnait par intermittence.

Un bruit de moteur, derrière la maison, la lumière de la pièce principale s'allume. Ils pourront recharger leurs portables au moins.
Il revient et aident sa femme à sortir les valises et les sacs du véhicule.
Ils entassent tout dans la pièce principale.
Il ressort chercher du bois dehors et allume la grande cheminée qui fournira l'ensemble du chauffage.
Il faut dire qu'à part cette pièce qui fait salon, cuisine, salle à manger, il n'y a qu'une salle d'eau et deux petites chambres, dont il ouvre les portes, pour qu'elles profitent de la chaleur que commence à émettre le foyer.
Il vérifie que l'eau fonctionne.
C'est le cas. Il pousse un soupir de soulagement quand il le constate.
La source ne se tarit jamais, en principe.
Il repart vers la voiture et ramène une malette métallique.
Il la pose sur la table et regarde sa belle fille.
Je t'ai dit qu'il fallait que je t'apprenne le poker, Indiana. On risque d'avoir le temps.
Un sourire, pendant que Suzanne file dans leur chambre, boudeuse, comme elle l'avait été durant tout le trajet.
Il fouille dans un sac, interpelle la jeune brune.
Petit salé aux lentilles ou raviolis ?


Une buche éclate dans la cheminée et des étincelles crépitent comme pour saluer le sacré dîner qui se prépare.

Ils ne savent pas encore qu'ils passeront presque tout l'hiver, dans cet endroit.

Avant que tout parte en couille.
Jusqu'à ce lundi matin.

Le lundi des courses !
Le Lundi-Sobeys, comme lui l'appelait.
Jusque là, tout allait en s'améliorant...
Suzanne reprenait un peu vie, il arrivait même qu'ils redorment ensemble, parfois plusieurs soirs par semaine !

Ça lui permettait d'éviter de trop mater sa belle fille, certains matins, quand elle traversait la pièce principale où il dormait systématiquement, les premiers jours après leur arrivée, pour aller à la salle de bain.


C'était un lundi, donc.
Le premier lundi du mois, comme toujours.
Plusieurs semaines après leur arrivée.
Il avait été viré du lit conjugal tôt le matin.
Depuis, Suzanne ne sortait que pour hurler, sur lui, ou sur sa fille qui secouait la tête, au bord de l'explosion.

Il était prêt à partir, et allait se diriger l'arrière de la maison, où ils avaient garé la voiture.
Elle hurlait à ce moment sur sa fille.

Ferme là. Je l'emmène avec moi. 

Il avait dit ça avec son ton qui ne se discute pas. Il l'utilisait de temps en temps quand elle pêtait un plomb et surtout elle commençait vraiment à l'agacer.
Elle se tut.
D'un signe de tête il indiqua à Indiana de le suivre.
Celle-ci le regarda, surprise, puis enfila un manteau et ils montèrent dans la voiture.

Une demi-heure de route. L'hiver approchait, mais la neige ne tomberait que dans une quinzaine.

La situation faisait qu'ils ne pouvaient faire les courses qu'une fois par mois.
Dans le comté, les habitants avaient été classés dans 4 catégories. Celle du premier lundi, du deuxième, du troisième et celle du quatrième lundi du mois.
Ceux qui n'étaient pas inscrits, les exilés des grandes villes, avaient le droit au 5ème lundi.

Le mois précédent n'en avait eu que quatre.

Il rappela les consignes à sa belle-fille : ne pas trainer, ne pas trop causer aux gens, ne rien oublier, d'un ton qui là non plus ne prêtait pas plus que ça à la négociation.
Des réserves pour un mois, ça devait être calculé. En rationnant un peu, on pouvait les rallonger mais les produits frais ne duraient pas éternellement.


Une sorte de haie d'honneur les accueilla en arrivant.
Des militaires repoussaient les non inscrits, permettant aux voitures de passer.
C'était la crainte de tout le monde, depuis qu'on avait appris, à la radio, quand on captait les émissions, que dans deux provinces à l'ouest, la distributation alimentaire avait été mise à l'arrêt suite à des émeutes. Il n'y avait que des nouvelles parcellaires, depuis, de ces zones.

Les soldats criaient, s'énervaient, quelques coups de crosse avaient été distribués.

Il gara la voiture non loin de l'entrée du supermarché.
Ils sortirent, firent les courses en silence et se retrouvèrent en moins 45 minutes à pousser le caddie, chargé à bloc, vers leur place de parking.

Il ouvrit le coffre et ils commença à charger un gros sac tandis qu'Indiana mettait les packs de bouteilles sur les sièges arrière.
Il se retournait sans cesse vers l'entrée où plus aucune voiture n'entrait et où les militaires s'étaient repliés derrière la grille qui entourait maintenant, le parking.


Ce fut le moment où il eu l'intuition du 49 !
Il la regarde fiévreusement.
49 !
Il commença à compter.
1... 2... 3...4...5...6...7...
Dépêche-toi, je pense que ça va déraper.
Le même ton froid d'avec sa mère.
8... 9... 10... 11...
Il se retourne, des hurlements au loin.
Mets les packs de bière derrière aussi.
12... 13... 14... 15... 16... 17... 18... 19... 20...
Aide-moi pour les fruits légumes.

Il lui tend les sacs divers et variés continuant à compter, de plus en plus fort au fur et à mesure que les cris de rage, derrière, montent en puissance.
21... 22... 23... 24... 25... 26... 27... 28... 29... 30... 31...
Il ferme le coffre bruyamment. 
Monte dans la voiture !
32... 33... 34... 
Il pousse le caddie comme s'il allait le ranger.
Mais quel con !
Il le lâche et il finit sa course dans le coffre d'une camionnette.
35... 36... 37...
Il court vers la voiture, entre, claque la porte....
38... 39... 40...
Il glisse la clef dans le contact et le tourne... le moteur tousse.
41... 42... MERDE ! 43...
Au deuxième essai ça démarre.
Marche arrière... 44... 45... 46...
Un temps d'arrêt avant d'enclencher la vitesse de conduite.
Ils regardent à droite...
47...48... 4    9 !
il a beau avoir ralentit un peu, le 49 s'entend à peine, tant il est ponctué de deux sons.
Celui du mortier tiré à bout portant à travers la grille envoyant valdinguer un soldat à 10 mètres et les tirs de fusils mitrailleurs qui s'enclenchent quasi immédiatement.

Yes ! 49 !
Un clin d'oeil quasi salace à sa voisine !
J'ai toujours mon mojo, belle-fille chérie !
Un sourire et les pneus crissent.

Ils évitent les clients qui sortent à leur tour en courant alors que les tirs de mortiers s'abattent sur le parking et le supermarché dont ils aperçoivent des flammes, s'accrocher au toit, dans les rétroviseurs.
Il ralentissent seulement pour laisser passer les renforts qui arrivent de la sortie puis il fonce à nouveau, sortant du parking.
Ils ne s'arrêtent plus et manquent d'écraser deux ou trois groupes de non-inscrits futés qui avaient compris que c'était plus malin de s'attaquer aux clients qu'à l'armée.
Ils croisèrent deux ou trois voitures, sur le bas côté qui avaient manifestement commis l'imprudence de s'arrêter.

Il rentrent vite et en silence.

Ils déchargent la voiture.

Suzanne n''est pas calmée.

L'annonce de ce qui est arrivé la rend folle.
Elle se met à l'insulter, insulte sa fille, insulte la terre entière.

La vie monacale du début de séjour allait reprendre...
Sans répondre aux cris de son épouse, il va chercher quelques affaires et les ramène, dans la pièce principale.

Sa mallette de poker, quelques bouquins, ça lui convenait.

Eh puis il y eu cette drôle de soirée.
 
 
C'est là que ça a réellement commencé à partir en couille.

Cette putain de soirée où tout fut achevé.
Tout. Vraiment tout.

Une douche, une sorte de quiproquo, une décision radicale de repartir en ville.
Manifestement à pied...
Et sans bagage.

Il la suivait alors qu'il pleuvait et qu'il n'avait rien pris pour se protéger.
Elle avait atteint la route principale et marchait sur le bas-côté. Il était à quelques dizaines de mètres derrière elle, tentant de maintenir un dialogue en l'interpellant avec régularité. 

A chaque fois qu'il s'approchait, elle se mettait à courir.

La nuit tombait déjà.

Elle manquait de trébucher à chaque pas, jusqu'à ce qu'elle croise un pick-up arrêté
Une famille, presque tout le monde dehors.
La maman qui semble faire chier ses gosses, littéralement.
Une tête de gamin, plus grand, à l'arrière, assis à l'intérieur.
Un homme, fusil à la main, qui monte à moitié la garde, debout, à l'extérieur lui, côté conducteur. 

Il a le temps de se rendre compte que ce type lui rappelle quelqu'un

Suzanne les interpelle déjà, furieuse contre tout et n'importe qui.

"Dégagez, les 5ème lundis ! Bandes de crevards ! C'est à cause de vous ce bordel !"
qu'elle hurle en les invectivant.

Elle est ivre morte.

Comme une volée d'oiseau, tout le petit monde autour de la voiture se met en mouvement alors que sa femme approche à grand pas.

Lui, se met à courir.

La femme récupère les deux petites filles d'un seul mouvement et les enfourne à l'arrière en criant au grand frère de les attacher.
Elle ouvre sa portière, criant cette fois-ci quelque chose à son mari et s'engouffre dans la voiture.,
Le dit-mari regarde sa femme, ouvre à son tour sa portière mais reste debout, fusil penché vers la furie en approche.
Le troisième enfant, le plus grand, n'attache pas la ceinture de ses soeurs.
Il descend sa vitre, et un canon de fusil de chasse en sort

Suzanne ! Ne fait pas la sotte ! Qu'il crie, connement alors qu'il a l'impression que le film des évènements à venir défile déjà dans sa tête.

C'est amusant, ces moments où le temps s'arrête, ces moments intenses où chaque scène d'un évènement se décompose sous nos yeux et dans notre mémoire.

Curieusement, une des premières choses qui lui vint à l'esprit, c'était d'avoir reconnu l'homme : un client du premier lundi qu'il saluait de la tête quand ils se croisaient au rayon bricolage.
Suzanne ! 
L'homme lui jeta un coup d'oeil rapide.
Un instant seulement, il était encore loin alors qu'elle était si près.
Il le vit fermer les yeux, tout se déroulait au ralenti.
Il venait d'expliquer à Suzanne qu'ils habitaient plus bas sur la route que les 5ème lundis attaquaient les maisons les unes après les autres...
Mais elle n'écoutait rien, elle n'entendait rien, elle laissait hurler la rage qui l'habitait.
L'homme releva son fusll mais c'est de la vitre arrière que partit la détonation.
Elle fit sursauter le père qui rentra dans sa voiture en catastrophe, manquant dézinguer sa famille d'un coup de chevrotine.
Il démarra sur les chapeau de roues.

Le bruit du moteur décrut.
Suzanne ne bougeait plus beaucoup, on avait l'impression qu'elle faisait la nage du petit chien au ralenti, sur le dos.
Lui s'était figé, tout ce temps là.

Puis, il s'était remis à courir dans sa direction.

Merde Suzanne ! Tu fais chier ! Merde Suzanne !
Bref, le genre de truc qu'on dit dans ce genre de situation débile...

Elle agonisait... la moitié du sang qu'elle perdait c'était par la bouche...
Il s'agenouilla écarta son manteau, le referma dès qu'il vit les blessures.
Ses nichons tous neufs étaient fichus.
Elle avait arrêté de hurler... Elle lui avait attrapé les mains et tentait de lui dire quelque chose.

Les promesses n'engagent que ceux qui y croient, dit-on.
Il était passé maître dans l'art de tenir les promesses qui comptent et d'oublier celles qui comptaient moins. 
Mais dans le milieu du jeu, il y avait des sortes de légendes et même des croyances rattachées à Dame Chance.
Et renier la parole faites à une morte, même quand on avait  simplement acquiescé de la tête... c'était des coups à se faire sucer par Dame Poisse.

Il resta jusqu'au dernier soupir.
Il revint chez eux comme il pu.
Il se laissa faire par Indiana...
Ses vêtements secs, il lui annonça la nouvelle et il lui dit de préparer ses affaires

"La caverne à Papy" 
800 mètres du chalet.
Une sorte de refuge familial, une tradition centenaire, interdiction d'en parler aux voisins.
Elle était pourvue de rations de survie et de matériaux et outils divers.

Ils avaient laissé la plupart des réserves de nourriture dans le chalett
Lui était ressortit pour mettre la bagnole dans un ravin, pas loin.
Quand les pillards viendraient ils penseraient qu'ils se sont enfuis, comme les autres et ne viendraient pas fouiner aussi loin.

Il ne voulait pas partir.
Pas question de devenir des cinquièmes lundis, s'ils se barraient.
Il allait jouer serré : se planquer tranquillement le temps que l'armée ou l'Etat reprenne le contrôle.
Si ça chauffait un peu plus, ils pourraient pousser plus profond dans les cavernes.

Personne n'en connaissait le fond.

Heureusement d'ailleurs.