Un livre à la mer

Chapitre débuté par Indiana

Chapitre concerne : cynfarch, Indiana,

Ce texte vaut 2 bières !
Moment de solitude, de détente bien mérité.
Les pieds dans l'eau, j'avale la température fraîche que son étendue m'offre volontiers. Si agréable, son chant si calme et reposant.
Des jours qu'on est là. Le premier rassemblement d'humains ordinaires, si on peut dire, que l'on a croisé depuis notre retour sur la terre ferme.

Je me souviens la façon dont la lumière du soleil m'a éblouie et empêchée d'y voir clair pendant quelques minutes. C'était dingue quand même. La rétine en feu. Mais ce dont je me rappelle le plus, c'est l'odeur de l'herbe tout juste trempée par la pluie. Ouais, c'est clair. Heureusement que le temps était encore un peu nuageux, sinon je n'aurais pas d'yeux pour voir...
Hein? C'est quoi cette merde?

La tête penchée sur le côté, me voilà en train d'observer un livre qui vient toquer mes chevilles à plusieurs reprises. Celui-ci, repoussé par les vagues qui semblent vouloir le chasser de son eau presque trop propre. Surtout quand on se souvient de l'état dans lequel elle était quand la poussière étouffait encore l'air.

Alors est-ce que c'est moi qui la pollue de ma présence? Ou bien ce livre? Qui est le con qui a laissé trainer ça, d'ailleurs?!

Je me penche en avant et le ramasse machinalement. Mon regard se perd et s'arrête net sur l'horizon, mais pas seulement. Un mec, un bateau.
Le livre brutalement plaqué contre ma poitrine, j'inspecte la distance qui nous sépare avec le coeur battant. Simple vérification pour ma sécurité. Mais pas que.

Et sans m'en rendre compte, alors même que mes doigts crispent et plient l'extrémité des pages encore humides, mon bras libre s'allonge et par dessus ma tête, cette conne de main vient s'ouvrir pour saluer au loin l'inconnu.
Mais quelle bille je suis !
Ce texte vaut une bière !

Gosh !

Cela faisait maintenant des jours que j’arpentais ces flots interminables, m’aventurant par monts et par vaux, pour peu que l’expression s’applique aussi au registre maritime d’ailleurs. Mais sur l’instant, l’esprit marin, j’en avais rien à faire. Je préférais retrouver au cœur de ces quelques mots le souvenir déclinant de ces collines qui avaient enceint mes jeunes années.

Cela faisait surtout des semaines, ou peut-être des mois tant j'avais fini par perdre la notion du temps, que je m’évertuais à me faire particulièrement discret sur ces mers bien trop funestes. De fait, je demeurais à distance du moindre rivage, de la moindre bande de sable qui pourrait poindre à l’horizon.


Jusqu’à cette nuit, jusqu’à ce réveil aussi fortuit que déplaisant, jusqu’à ce désenchantement que j’avais dû faire taire dans l’alcool. Mais plus que les affres d’un lendemain difficile, ce que j’avais redouté toute la nuit, c’étaient les risques que me faisait désormais courir ce sac que j’avais fait tomber à l’eau alors que la tête me tournait.

Hier, j’avais bien remarqué la fumée qui s’élevait de ce semblant de village qui apparaissait au loin. Alors, quand bien même l’envie d’aller à la rencontre de quelque âme vivante m’avait effleuré, j’avais préféré m’éloigner quelque peu. Juste assez pour ne plus être visible depuis cette communauté, juste assez pour m’assurer que rien ne viendrait s’échouer sur la plage et ne trahirait ma présence.


Bloody night !

En ce nouveau jour, je retrouve tout juste mes capacités. Mais surtout, je remarque que si la majorité du contenu du sac avait irrémédiablement été englouti par les sombres profondeurs, j’étais contraint d’assister, bien impuissant, à la lente dérive d’un des livres qu’il contenait vers la côte. Si seulement je n’avais pas été si éméché cette nuit, j’aurais pu m’éloigner en profitant de l’obscurité…

Que l’attente me parait interminable, jusqu’à ce que ces vagues ne viennent finalement lécher les pieds nus de cette silhouette féminine au loin, y charriant ce satané bouquin.


Bloody day !

Evidemment… Il avait fallu qu’elle lève les yeux vers moi et ne finisse par remarquer ma présence dans le lointain. Je baisse quelque peu la tête, et soupire longuement. Il était déjà trop tard pour essayer de passer inaperçu, surtout que désormais, elle me fait signe en plus.

Je m’acquitte d’un geste de politesse quelque peu contraint, avant de me diriger vers le gouvernail, prenant la direction du rivage. Après tout, maintenant qu’elle avait remarqué ma présence dans la région et qu’elle ne tarderait pas à en avertir ses compagnons d’infortune, autant en profiter pour sociabiliser.

Je me dirige alors vers le littoral, sans vraiment me presser, jusqu’à me retrouver à une bonne vingtaine de mètres. Et avant même de poser un pied sur le sable, j’entame d’une voix qui doit probablement manquer d’enthousiasme, bien trop fatigué par cette nuit éprouvante.

Hi. Je believe que vous avez retrouvé mon livre…

 
Ce texte vaut 2 bières !
Et merde...
Est-ce qu'il vient de me répondre, là? Est-ce que le bateau se dirige vers la côte?


Mon coeur qui claque dans ma poitrine, vient presque en faire trembler le livre que je tiens toujours fermement contre moi. Il cogne si fort que ça en devient assourdissant, mes tympans répondant à l'appel pour se mettre à tambouriner au même rythme.
Et le seul réflexe qui s'empare de moi dans la seconde, c'est uniquement de surveiller mes arrières. Comme si c'était la meilleure direction à laquelle il fallait faire attention. Et si une armée toute en entière sortait de l'eau, à la Waterworld?

Je pourrais m'enfuir, partir en courant, aller prévenir les autres. Mais je me retrouve immobile, les pieds noyés et ensablés comme dans une dalle de béton fraîchement coulée.
Et si William m'avait vue faire, je me serais certainement pris une mandale à m'en rappeler pendant bien trois semaines.
Mais non, personne. Seule Madame Solitude m'accompagne. Probablement Madame Gros Problèmes, aussi.

Je suis vraiment dans la merde.

Le voilier prend son temps et approche peu à peu. Et plus les minutes passent et plus je me dis que, comme une con, j'aurais pu me barrer depuis des lustres.
Mais le regard immobile, presque hypnotisée, je ne fixe que cet engin rafistolé qui flotte merveilleusement en mer et vient fendre les vagues avec aisance.

Encore quelques mètres et la voix de l'inconnu vient accompagner la brise marine jusqu'à mes oreilles. Du moins, si les battements de mon coeur lui en laissent l'accès. Mais de ce qu'ils me laissent entendre, avec un accent pareil, le marin n'est pas du coin.

Ton livre? Ouais.

Le ton est froid, mal maitrisé. Et comme si mes bras avaient décidés par eux même de ne pas le lui rendre, les voilà à serrer l'objet plus fort encore contre ma poitrine.

Pourquoi tu l'as balancé à l'eau? Il te plaisait plus?

Peut-être qu'il ne le voit pas, ou alors il s'en doute bien, mais l'un de mes pieds essaye de s'extraire tant bien que mal de sa prison d'eau et de sable.
La grimace au visage, j'y parviens enfin.
Un pied, puis l'autre et je finis par m'éloigner. Trois bons pas en arrière. De nouveau un regard par dessus mon épaule, mais toujours rien. Et en plus de ça, la dune me protège des regards de ceux qui seraient aptes à me protéger.
Fait ch...

T'es tout seul?

Le visage incliné maintenant sur le côté, mon regard détaille nettement ce qui se trouve à bord et cherche même à percer la coque pour y voir au travers. Évidemment, je suis loin d'être Superman et si je devais mourir, alors il n'aurait pas grand chose à faire pour m'achever.

Tu veux me buter? Je suis pas à vendre.

C’est moi ou elle est pas nette celle-là ?

Alors que je m’efforçais au mieux de ne pas m’échouer sur la côte malgré les vents tourbillonnants, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer qu’elle était restée coite, dressée dans le sable meuble comme un piquet qu’on y aurait planté pour délimiter la parcelle. C’est con, mais cette image m’arrache un sourire alors que je repense à ce vieux différend radiophonique à propos de l’autre arpenteur-géomètre.

Surtout, je peux percevoir qu’elle se retourne exagérément en direction de cette dune au loin, comme si elle attendait la venue de quelque comparse qui se ferait un peu trop attendre. Mais de ce que j’avais pu discerner, elle se retrouvait bien seule sur cette plage désertée de bon matin, avec sa solitude pour seule compagnon.


Clairement il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez elle.

Je la laisse parler, et soudainement je ne suis plus vraiment convaincu que ce fût une bonne idée de rejoindre ainsi le rivage. En quelques mots et une gestuelle bien trop brusque pour être naturelle, elle venait de me faire passer pour je ne sais quel malandrin rencontré au détour d’un guet-apens littéraire.

J’ai bien conscience que mon accent britannique est particulièrement prononcé et qu’elle ne doit pas avoir l’habitude d’apercevoir quelque vagabond dans le coin, mais je n’avais pas l’impression d’être aussi effrayant. Alors certes, c’est vrai que je n’ai pour me raser qu’un vieux scalpel, ramassé sur une plage il y a de cela des semaines. Mais malgré l’absence de miroir, j’essaye quand même de prendre un minimum soin de moi.

Et puis, voilà qu’elle s’enquiert de savoir si suis un meurtrier, un marchand de femmes, ou je ne sais quoi d’autre. C’est qu’elle en devenait carrément vexante là…


Allez, essaye de sourire un peu malgré ta veisalgie, prouve-lui que tu viens en paix comme ils disaient autrefois. Et si ça ne la rassure même pas un peu, c’est que t’as vraiment une sale gueule mon pauvre gars…

Alors, je fais de mon mieux pour sourire et rester affable. J’essaye même de répondre en limitant, bien maladroitement au demeurant, l’ampleur de mon accent. Ce qui devait d’ailleurs résulter en quelque chose d’assez épouvantable à entendre.

No, ce n'était pas volontaire. Je l’ai simplement lost dedans le mer hier soir. Mais c’est very nice de votre part de l’avoir ramassé pour moi.


Je me retourne alors un instant vers la cabine, essayant de comprendre ce qu’elle pouvait bien y regarder avec autant d’insistance, en vain. Alors je finis par hausser les épaules, quelque peu déconcerté.

Don’t worry, il y a nothing de dangereux sur mon boat. J'essaye alors de sourire naturellement. Vous can monter pour vérifier si vous want.

Vous avez nothing à craindre à le propos de moi.  D’un geste de la main, je lui expose alors l’étendue arénacée qui se présente tout autour d’elle. Mais pourquoi un jeune femme se retrouve comme ça, alone à le milieu de le désert ?

 
A première vue, cet homme était tout ce qu'il y avait de plus normal. Etrange que cela puisse encore exister, ces bêtes là. Sans doute pour ça que je n'avais pas encore bougé, le regard fixe sur l'engin des mers, quoi qu'il puisse y cacher. Probablement un cadavre, plus personne n'est capable de montrer patte blanche de nos jours. Encore moins un marin plutôt beau gosse sorti tout droit des abysses.

Alors, faut pas rêver, le livre, je vais pas le lâcher comme ça. Même s'il semble content de le retrouver, son bouquin tout mouillé.
Encore un pas en arrière et l'objet de ses convoitises ne bouge pas dans mes bras, bien au contraire. Il reste fixe contre mon coeur et semble même en étouffer ses battements.

Encore un coup d'oeil par dessus mon épaule et toujours personne pour venir à mon secours. Pourtant j'ai bien l'impression que ça devient urgent, là.
Il est vraiment en train de me proposer de monter à bord de son bateau? Comme un pédophile propose à une jeune personne de venir voir l'intérieur de sa camionnette?

Je me racle la gorge et me prépare à filer à l'anglaise, sans vouloir l'offenser. Même si je me doute d'une quelconque proximité régionale.
Quelques pas sur le côté me permettent de voir d'autres détails qui auraient pu m'échapper. Notamment un sac semblant rempli de vivres.

Non. Je vais rester là où je suis, c'est plus sûr.

Sa curiosité m'affecte tout particulièrement, mais je n'en montre rien. Toujours ce livre qui me sert de bouclier et m'occupe les mains.

Je suis là pour ramasser des pauvres livres abandonnés.

Mon sourire s'étire, sans doute plus moqueur qu'autre chose. Mais je ne laisse pas la compassion m'atteindre et j'enchaine. Un bon retour de bâton, si on peut dire.

Et toi, à part semer des livres et tes détritus dans l'eau, tu fais quoi ici?

Mais arrête de bouger un peu…

Elle gigote, mon dieu ce qu’elle gigote sur ce bout de plage de quelques mètres carrés. Deux pas en arrière, trois autres sur le côté, ou quelque chose du genre, ce n’est pas comme si j’avais vraiment fait attention.

Dans l’absolu, tout ce que je peux conclure de cette farandole bien singulière qu’elle semble opérer autour de mon navire, c’est que son esprit semble ouvertement balancer entre la curiosité et l’appréhension.


Par contre, sa réponse me fait prendre conscience du fait que ma proposition était probablement des plus déplacées, si ce n’était carrément terrifiante pour une jeune femme esseulée. Au moins, j’avais eu la bonne idée de ne pas lui proposer de venir manger quelque friandise sur le pont…

Alors j’évite d’en rajouter, je ne pourrais que rendre mes propos encore plus suspicieux. De fait, elle obtiendrait alors pour seule réponse la sonorité bien particulière de ces quelques vagues qui venaient se briser sur le rivage.


Après quelques instants, je me retourne encore une fois et remarque enfin ce sac qu’elle devait pouvoir apercevoir depuis son dernier pas de côté. De nouveau face à elle, je finis par le désigner du pouce, par-dessus mon épaule, avant d’hausser les épaules et de reprendre d’une voix amusée.

C’est ce bag qui vous intéresse ? C’est only mes réserves de le nourriture, rien de very interesting. Un sourire se dessine sur mes lèvres. No, il n’y a pas de les autres books dedans.


Il est évident qu’elle se moque de moi avec ses réponses parfaitement hors de propos, alors certainement que je vais devoir jouer au même jeu qu’elle pour en tirer quelque chose.

Je jette mes books dedans le mer pour pêcher de les voyageurs égarés partout dedans le monde, don’t you see ?


Bon, il est grand temps de récupérer ce bouquin et de mettre les voiles vers d’autres horizons. Je ne vais quand même pas me laisser faire par une jeune femme perdue sur une plage…

Je m’avance alors de quelques pas, faisant grincer les lattes de bois que la brise iodée avait bien malmenées. Lorsque je peux enfin poser mes coudes sur le bastingage, je poursuis d’une voix bien plus sérieuse.

Well… Je can avoir mon book now ? Je laisse une seconde de pause. Ou je need de venir le chercher by myself ?

 
Ce texte vaut une bière !
Mais d'où pouvait-il bien sortir? D'une autre planète? Une autre époque?

Je l'observe en silence un instant, comme pour percer cet étrange secret qui semble l'habiter. Cette histoire de bouquin à la flotte est bien trop grosse pour n'être qu'une coïncidence.
Et il est pourtant bien le seul clampin du coin à pouvoir me tomber dessus, la bouche en coeur pour essayer de récupérer un objet perdu.

Cela fait quand même un bail que même les adultes abusent du "donner, c'est donner. Reprendre c'est volé"! Il devrait bien le savoir. Même si là, il ne m'a rien donné de son plein gré. Quoique...

En tout cas, aucune de mes stratégies pour imposer une distance entre lui et moi ne semble fonctionner. C'est qu'il est doué.
Ce bougre arrive même à me voler un sourire. Je suis trop bon public pour ce genre de conneries, faudrait vraiment que j'arrête.

Merde à la fin.

Je me racle donc la gorge pour retrouver un semblant de sérieux, même si ce sale petit sourire ingrat ne quitte pas la commissure de mes lèvres.

Pêcher des voyageurs, hein? Je vois. Et tu pêches du monde avec cette technique?

Mon regard insistant se pose une fois de plus sur le navire en mer et presque terre. Rien en vue ne peut me faire penser à un cadavre. Ou ce qu'il peut bien en rester, du moins.
Je me demande bien si sa technique fonctionne vraiment. Et surtout ce qu'il peut bien faire de ses victimes après coup.
D'autant plus quand il vient à me relancer sur la reprise du livre en question, quitte à venir de lui même afin de le récupérer.

Un regard et toujours personne en vue pour se sortir de ce guêpier.
Et merde.

T'y tiens tant que ça à ce livre? Tu l'as déjà lu au moins? Et est-ce que tu sais lire?

Mes doigts se serrent de nouveau autour de l'objet, mais celui-ci finit par se décoller de ma poitrine pour me laisser la chance d'en détailler plus précisément la couverture abîmée. Celle-ci probablement transférée sur mon t-shirt trempé, cela dit.

Autant en emporte le vent. Bah voyons. Il tient vraiment à récupérer ce machin là?
Franchement, je comprends pas pourquoi.


Tout en attendant sa possible réponse, je me permet maintenant d'en tourner les pages. Mais mes yeux s'écarquillent rapidement quand au lieu de lire une suite de mots, je m'aperçois que sous la couverture ancienne d'un livre bien connu, se cache simplement un livre imagé. De belles images d'ailleurs, où beaucoup de femmes se retrouvent nues pour la plupart et dans des positions assez explicites.

Ah oui, je comprends mieux.

Cette fois ci, mes bras se tendent et me laissent un champ de vision plus large pour mieux admirer l'art photographique bien caché. Le livre se tourne, tout comme mon visage s'incline et tente de trouver le meilleur angle de vue.

Depuis quand t'es sur ton bateau à bouquiner ce genre de truc?
Désolée mais avec un truc pareil je peux devenir riche comme Crésus. T'es prêt à donner combien pour récupérer ça?


 

Au vu de ce léger sourire qui est désormais installé sur ses lèvres, j’ai apparemment fait mouche avec ma réponse.

D’ailleurs, même mentalement, je préfère cette expression à l’idée qu’elle soit prise dans mes filets. Pour peu que ma langue ne fourche et que cela ne lui donne quelque raison supplémentaire d’avoir peur de moi.

J’ai connu better, ce n’est pas very efficient ces derniers temps. Le lecture ne doit plus intéresser beaucoup de le monde…


Mais tu veux pas te détendre et arrêter de regarder de partout un peu ?

Bon, clairement, l’opération séduction est un vrai fiasco, c’est bien comme ça qu’ils disaient les gars du marketing avant non ? Gosh qu’ils me manquent pas ceux-là…

Non mais sérieusement j’ai essayé de faire les comptes, elle passe plus de temps à surveiller la dune dans son dos et à épier tout ce qu’elle pouvait sur mon embarcation, qu’à essayer d’avoir un semblant de discussion.

Certes, il est vrai que j’ai pas grand-chose d’intéressant à lui raconter, mais quand même… Ne croiser personne durant des mois de voyage, et finir par tomber sur une allumée qui est convaincue que je vais la kidnapper, c’est bien ma veine.

Et vu comment elle tient fermement contre sa poitrine mon bouquin qui a fini par déteindre sur ses vêtements, c’est pour dire, je suis pas prêt d’en voir la couleur, à moins de me montrer un peu plus ferme sur le sujet.

C’est because de mon accent que vous moquez à moi ? Of course que je know to lire. Je laisse alors une pause, avant de reprendre d’une voix appuyée. Well, vous me give mon book maintenant, ou je descends récupérer lui, by force ?

Bon, c’est clairement pas mon genre ce genre de menaces. Et encore, je parle même pas du peu de risque que je les mettre à exécution, mais il fallait bien faire quelque chose là, sinon j’allais pas en revoir la couleur…

Mais une chose est sûre, je n’ai pas dû être très convaincant, parce que malgré le ton employé j’ai bien vite la conviction que ce n’était qu’un coup d’épée dans l’eau. Tout au plus ai-je réussi à ce qu’elle jette un nouveau coup d’œil derrière elle, au cas où j’en viendrais réellement à descendre. Mais ça ne l’a pas du tout dissuadée de commencer à effeuiller le bouquin en question.


Bloody hell !

Alors, elle est bien gentille la p’tite dame avec son bout de plage et ses questions, mais là elle devient carrément insolente. C’est peut-être qu’une adolescente mais elle se permet bien des choses… Et le respect des ainés elle en fait quoi ?

Je souffle alors bruyamment, un peu par dépit, beaucoup par contrariété. Mes problèmes intimes, je vais quand même pas les exposer à une inconnue, qui plus est à une gamine à peine pubère.

Let’s say que c’est pour de les raisons médicales, okay ? Je poursuis d’une voix qui se veut clairement moins courtoise désormais. And now vous allez stop vos conneries, et le rendre à moi rapidement.

Et cette fois-ci, je me décide à joindre le mouvement à la parole. Je saute donc par-dessus le bastingage et me retrouve sur le rivage, de l’eau jusqu’aux chevilles. Damn it ! Je ne peux pas réfréner ce soupir de lassitude qui s’échappe de mes lèvres. J’aurais vraiment dû penser à retirer mes chaussures avant.

Je m’efforce quand même de faire un premier pas dans sa direction avant d’ajouter, essayant de paraitre un minimum menaçant, mais je m’empêtre surtout dans mon français alors que je commence à m’énerver.

Forget votre idea de avoir de le argent for that book, et give it back… now !
Pour des raisons médicales? Tu te payes ma tête, c'est ça?

Le livre devant mes yeux s'abaisse et me laisse entre-apercevoir l'inconnu qui passe maintenant par dessus bord. Ce type aux passe-temps particuliers semble de plus en plus agacé par mon comportement, c'est évident.

N'empêche, je me demande bien ce qu'il peut soigner avec ça. Sans doute sa mauvaise humeur.

Bon, en attendant je fais peut-être ma maligne comme ça, mais la réalité en est clairement tout autre.
Car quand le marin vient mettre pied à l'eau plutôt qu'à terre, mon premier réflexe est de m'armer d'un bâton pour le tendre dans sa direction tout en marchant en arrière. Le bouquin coquin toujours bien maintenu.

Wo, wo, wo, tu fais quoi là ? T'approche pas !

Comme une ninja, je bondis sur place, prête à m'envoler en un claquement de doigts. Même si de loin, on pourrait juste croire que je me crame la plante des pieds sur le sable brûlant. Mais l'un comme l'autre, aucune de ces affirmations n'est vraie. Je ne suis qu'une trouillarde à deux doigts de la paralysie.

Je te préviens si tu t'approches trop, je crie ! Et si je crie...

Le bâton en avant et tremblant, je me permets un coup d'oeil par dessus mon épaule. Sans doute le dernier avant ma mort, d'ailleurs. Ou qui sait... Mais toujours personne.

... Toute une armée va débarquer !
Es-tu sûr que ton bouquin olé olé en vaille vraiment la peine?


Un petit sourire de vainqueur vient tout de même s'étirer sur mon visage. Est-ce parce que ma menace est fondée ou simplement parce que je commence à croire à mon mensonge... C'est une bonne question !
Par sûre que ma personne vaille autant d'attention de la part de nos hôtes, cela dit.

Mais si t'es prêt à payer, je te le rends sans broncher.

Et oui, je suis toujours en train de jouer aux sauvages avec mon bâton. Cette classe. Au secours?

Alors ?

 

Mais elle est vraiment sérieuse celle-là ?

Parce que si elle croit que je vais gentiment commencer à lui parler de mes problèmes personnels, elle peut se foutre le doigt dans l’œil… Et c’est quoi l’étape suivante ? Un feu de camp sur plage et une petite soirée de discussion entre amis ? Non mais elle déconne à plein régime elle…

Alors, pour seule réponse je me contente de faire claquer ma langue contre mon palais en signe de mécontentement. Si entre ça et le regard assassin que je lui lance, elle ne comprend pas que le sujet est à éviter, c’est qu’elle est vraiment pas maline la gamine…


Ha mais c’est pire que je pensais en fait…

Voilà que dès l’instant où je pose le pied à terre, elle se prend pour je ne sais quel samouraï avec son bout de bois en guise de katana. Elle est au courant qu’avec ses cinquante kilos toute mouillée, son bâton je peux lui arracher des mains sans le moindre effort ?

Et puis… sans déconner, elle me fait quoi à sauter sur place ? Parce que pour le coup, c’est complétement raté si c’était pour essayer de m’effrayer ou… ou quoi en fait ? J’arrive vraiment pas à comprendre…


Si je ne la prenais pas au sérieux jusque-là, ce n’est clairement plus le cas quand elle commence à menacer d’hurler dans tous les sens. Heureusement, son histoire d’armée prête à lui porter secours a rapidement pris du plomb dans l’aile lorsque je peux la voir se retourner une fois de plus, la peur au visage.

Par contre, c’est pas complétement con ce qu’elle raconte… Je suis pas convaincu qu’un livre disons hmmm.. imagé, mérite vraiment d’attirer tous les curieux du coin. Surtout que je tiens pas vraiment à devoir leur exposer le bouquin à l’origine de tout ce raffut, ça risquerait de mal tourner cette histoire, c’est quand même une gosse…


Par contre, pas question de lui laisser penser qu’elle a toutes les cartes en main et qu’elle commence à faire la maline. Alors je fais quand même deux pas de plus en sa direction, levant aussitôt l’index pour l’inciter à se taire.

Je reprends rapidement d’une voix qui n’a pas perdu de son intensité, elle n’a pas l’air rassurée alors j’en profite clairement. Certes, j’en suis pas totalement fier, mais un peu d’autorité ça lui fera pas de mal…

Vous allez rendre le book à moi now, et en le échange je give à vous un bouteille de le rhum.

Je lui laisse le temps de prendre conscience de ma proposition, avant de préciser quelque peu mon propos. J’en profite pour faire un pas de plus, qu’elle se rende bien compte que sa menace n'avait absolument aucune prise sur moi.

Par contre, ce n’est pas un offre négociable.
UNE offre négociable.

Je lève les yeux au ciel, visiblement agacée par ce dialecte bien trop original à mon goût. Mon bâton est toujours de menace, plus encore quand le marin se rapproche alors qu'en écho, je recule du même nombre de pas.

Pourquoi tu soignes pas tes problèmes avec ton rhum, alors? Si c'est pour toi sa seule valeur.
Tu te rends même pas compte de ce que je pourrais gagner avec ça, en ville.


Si ville encore il existait. Pas certaine que je puisse encore utiliser ce terme. Mais pour un inconnu qui parle à moitié ma langue, ça fera l'affaire.

Et je préfère que tu prennes une gorgée avant de me filer la bouteille. Je me ferai pas avoir.

Telle une baguette magique, je brandis mon bâton de manière à effectuer quelques petits cercles, comme pour lui demander de faire demi-tour. Ou simplement ma façon de lui indiquer le rafiot qui contiendrait la monnaie d'échange. Histoire de lui rafraîchir la mémoire s'il a déjà oublié. Ce qui ne serait pas étonnant pour un marin aussi solitaire qu'il parait l'être. D'où le bouquin olé olé.

Et je te préviens, j'ai pas l'intention de te refiler le bouquin la première.

Si mon bâton d'à peine un mètre pouvait être deux fois plus grand et deux fois plus épais, cela pourrait m'arranger. Parce que là avec ma brindille, j'ai surtout l'air d'une folle. Je le sais. Mais je pourrais toujours le lui enfoncer dans l'oeil s'il s'approche de trop près.

Et d'abord, avant qu'on deal, c'est quoi ton nom?
On sait jamais, si je dois me plaindre au service après vente.


Un sourire sournois s'étire sur mes lèvres au moment où le bâton se tend davantage, telle une épée. Devrais je lui faire une fleur histoire d'abaisser sa rancoeur? Puisque aucune crainte il ne semble avoir, à déjà presque fouler le sable hors de l'eau. Et à me prendre pour une alcoolo avec son deal à la con.

Moi, c'est Indiana.

Ha… ha… ha…

Elle se croit marrante la gamine à me reprendre sur mon accent ? Je sens que ça va très vite m’agacer si elle continue avec des remarques du genre. Moi qui pensais que le pire dans ce voyage c’était de me retrouver seul, il ne m’a fallu que quelques minutes pour changer d’avis…


La bonne nouvelle du moment, c’est qu’elle a l’air plutôt intéressée par ma proposition. Bon, après tout, une ado, de l’alcool…  c’était quand même pas très risqué comme pari.

J’essaye tant bien que mal de ne pas m’emporter alors qu’elle semble s’évertuer particulièrement bien à me pousser à bout. Je soupire longuement et serre les dents. Si j’arrive à rester imperturbable et à ne pas faire de conneries, dans cinq minutes tout est plié, et je n’entendrai plus jamais le son de sa voix…


Je ne understand rien à votre histoire à le propos de le argent et de le ville… Alors je vais focus only sur le deal et forget tout le reste.

Par contre, j’espère pour elle que ce qu’elle appelle ville, c’est pas les 6 planches et les 3 baraques que j’ai aperçues au loin… Sinon, c’est qu’elle est encore plus fatiguée que je le pensais…


Okay okay. C’est fine pour les conditions, je ne want pas que les choses to be more complicated.
Juste un chose, vous can stop avec votre bout de le bois ? J’ajoute alors d’une voix plus basse, ne sachant pas trop si j’aspirais réellement à ce qu’elle le perçoive. Vous me faites un peu de le peine là…


Je hausse nonchalamment les épaules alors qu’elle essaye de savoir comment je me prénomme. Elle veut pas non plus que je lui expose mon pédigré, alors qu’elle passe son temps à se foutre de moi ?  Elle me fait penser à ce vieil adage qu’on m’avait conté et qui finissait avec le cul de la crémière… Jusqu’à ce qu’elle finisse par se décider à me donner son nom, sans contrepartie. Bon, je vais devoir revenir sur mes à priori, elle est peut-être pas si mal élevée que ça après tout…

Pour autant, je m’en retourne vers mon bateau d’un pas quelque peu paresseux, sans lui répondre immédiatement. J’étais en train d’esquinter mes chaussures pour une gosse, je pouvais bien la faire patienter un peu.

Les vagues viennent inlassablement se fracasser sur la coque alors que je me hisse sur le pont à l’aide de ces cordages qui servaient d’échelle, à défaut de mieux. C’est seulement alors que je vais poser le pied sur les lattes de bois imperméabilisées que je lui réponds enfin.

Moi c’est Cynfarch [Kin’fark], c’est de le Pays de Galles. Tu can appeler moi Cyn’ si c’est easier pour toi.


Et sans vraiment attendre de retour de sa part, je m’affaire à fouiller dans cette malle qui demeurait dans un coin. Evidemment, j’ai mis les bouteilles d’alcool tout au fond pour éviter d’être trop souvent tenté… Ca va tellement vite quand on est seul.

Alors je dépose sur le pont tous les vivres, puis tous ces ustensiles inutiles qui m’accompagnent depuis des jours… Je sais même pas à quoi ça sert ce truc-là d’ailleurs…


Et merde !

Voilà que vient soudainement retentir un énorme tintement métallique, dans ce qui semble pour moi un vrai vacarme comparé au seul bruit de la mer. Comment est-ce que j’ai réussi ça encore ? J’en sais trop rien.

Mais le résultat c’est que je viens de faire tomber sur le pont ce sabre dont j’avais oublié l’existence, et que je n’avais plus utilisé depuis que je m’étais blessé à mon dernier entrainement… D’ailleurs, en y prêtant un peu plus attention, je remarque qu’il y a encore un peu de sang dessus.

Là, clairement, elle va prendre peur la gamine…

 
Quine farc... Ok. Pourquoi pas.

Je m'attendais à pleins de prénoms typiquement anglo-saxons mais alors ça, jamais.
Ce mec essaye désespérément de me faire monter à bord depuis qu'il est arrivé. Entre ça, son bouquin de cul et son prénom tiré d'un verlan du fin fond d'un pays qui n'existe même plus...

J'ai bien évidemment attendu qu'il remonte à bord de son navire pour abandonner mon arme de bois. Lui aussi finira probablement en bateau de fortune une fois que les vagues s'aventureront plus loin sur la plage.

Et donc, Quine du Pays de Galles.
Non je ne ferai pas de blague à lui demander ce qu'il peut bien quiner avec son livre...

Tu m'as l'air bien... chargé pour quelqu'un qui ne fait que pêcher des gens au bord de mer.

Le fait qu'il soit remonté sur son rafiot me permet de me rapprocher sans trop risquer la mort. Le temps qu'il passe par dessus bord, j'aurai le temps de quitter l'étendue de sable.

Tu fais quoi vraiment sur ce b... ?

Le fracas que produit le sabre en tombant sur le pont me fait taire dans la seconde. Rare qu'un truc arrive à me la boucler de cette façon mais là, il était devenu champion pour les interactions les plus glauques que je connaisse.

Euh, c'est pas une bouteille ça. Je devrais peut-être...

Un, peut-être deux ou trois pas en arrière et me voilà à glisser sur ce bâton de bois qui me servait de sabre laser il y a encore quelques secondes à peine. Brisé sous ma chute, il ne servira plus de radeau en tous les cas, c'est certain.

Et pour ma part? La marche arrière était si bien enclenchée que mon corps a suivi l'élan pour se retrouver étendu dans le sable. Un salto arrière raté digne d'un ninja bourré. Et ça même sans la bouteille de rhum.

Argh...

Le choc à l'arrière de mon crâne me fait voir des étoiles en plein jour. Pourquoi le ciel se met à tourner exactement?
Et merde. S'il a décidé de me couper en petit morceaux, c'est bien le moment pour ça.
Au secours?

Queen fark ?… Fuck off little girl !

Mais comme promis, je m’efforce de rester calme, du moins extérieurement. Mais cela devient de plus en plus ardu, alors que l’exaspération commence déjà à s’immiscer dans mes veines.

Alors, une fois sur le pont, je me contente de serrer le poing pour me contenir. Après m’être bien assuré que le bastingage dissimulait efficacement mes mains, et en particulier ces phalanges qui blanchissent déjà sous la contrainte que je leur impose.

Après tout, il ne faudrait pas qu’elle s’en rende compte, et prenne peur à l’idée que ce soit pour me défouler sur elle, ou je ne sais quelle idée… Elle n’a clairement pas l’air d’avoir besoin d’aide pour se faire des films.


D’ailleurs, je suis presque surpris quand je remarque du coin de l’œil qu’elle s’approche de mon bateau. Bon, elle a gardé ses distances et n’a pas osé s’aventurer jusque dans l’eau, mais c’est pas si mal pour une gamine qui tremblait de peur à l’idée que je l’approche.

Par contre, malgré ses craintes, elle n’a clairement pas perdu sa propension à faire des remarques et poser des questions incessantes. Enfin… du moins jusqu’à ce que je ne fasse choir mon arme ensanglantée sur le pont du bateau. Je n’avais pas même le temps de répondre qu’elle suspendait sa phrase en plein milieu.


Je suis clairement un peu méprisable sur le coup. Mais je crois bien que je prends un plaisir, probablement malsain, à la regarder s’écrouler dans le sable au détour d’une espèce de danse bien niaise.

Je dois même me retenir d’éclater de rire alors qu’elle finit complétement étendue sur le rivage. Franchement, on est plus très loin d’une scène parfaite pour finir dans une de ces cassettes à envoyer à Vidéo Gag à la vieille époque.


Bon, elle a quand même l’air mal en point, alors je ne peux quand même pas me résoudre à juste récupérer mon bouquin et à la laisser trainer là… Alors je laisse toutes mes affaires en place, jonchant les lattes de bois du pont, et me motive à repartir dans sa direction.

Au passage, j’attrape la fameuse bouteille de rhum que je lui dois, et une bassine métallique en très mauvais état. Je la lance d’ailleurs sur la plage, tout juste à la limite du sable et de la mer.


Je me retrouve à nouveau trempé jusqu’aux chevilles, et une fois porté à son niveau, je la remplis à ras-bord d’eau de mer. Finalement, je me rapproche encore un peu d’elle, jusqu’à ne laisser plus que trois ou quatre pas entre nous.

Dès que je suis à portée, je lui balance donc le contenu de la bassine à la figure, pour qu’elle puisse recouvrer ses esprits. Faut pas déconner, même si je veux vraiment récupérer mes affaires et qu’elle a probablement besoin d’aide, pas moyen que je touche à une gamine. Gosh ! Je suis même pas sûr qu’elle soit majeure en fait.

D'une voix clairement moqueuse, essayant de masquer que je fous clairement d'elle, j'ajoute.

Je l'avais dit à vous, vous need de faire attention avec de le bâton. C'est dangerous pour les children...
Que l'on est bien dans son lit. Couverture d'or, même granuleuse. Chaude à souhait et si confortable. Le sommeil m'est paisible. Je suis manifestement bien là, bercée par une danse d'étoiles imaginaires et personne pour me faire...
CHIIIIIIIIIIIIIIER !

Cela aurait pu être la faute à la fraîcheur de l'eau de mer, mais ce n'est malheureusement pas le premier souvenir que j'en ai.
Une violente gifle vient d’abord me couper le souffle, pour ensuite me tirer de mes rêveries si douces et m'offrir en horreur l'image trop rapprochée de l'inconnu.

Mais... QUOOOOOOI?

A reculer à la manière d'un animal sauvage. Cul au sol et pieds qui grattent. Ces derniers ne peuvent s'empêcher de recouvrir de sable ceux du marin. Et s'il est assez à sa portée, pourquoi ne pas lui viser les yeux tant qu'on y est.

Je suis pas une môme, d'abord ! Merci.
Et on a pas tous une barbe pour cacher sa gueule de gamin! Tsss...


Le ton est sec. Assez pour montrer que je suis… Vexée? Sans doute.
Mais est-ce que je dois m'en excuser? Non !

Mes yeux balayent chaque grain de sable avant de se poser à nouveau sur le livre. Bouquin qui a fini par me glisser hors des mains, d'ailleurs. Et sur lequel je finis par me jeter à plat ventre, comme si ma vie en dépendait.

Aucune attention posée sur son arme déjà oubliée. Seulement sur cette bassine qui me semble être soudainement plus dangereuse qu’un boomerang bien aiguisé. La tête encore branlante, mes idées se mélangent. Peut-être un peu.

C’est quand qu’on se boit ce verre de rhum, déjà ?

Une demie victoire, probablement gâchée par cette connerie sortie tout droit de ma bouche.
Et tout en essayant de ne pas y paraître, je profite de ma position pour me redresser. Mais pas seulement.
Dans un élan, ma jambe vient crocheter celle du kidnappeur spécialisé en bordure de mer.

Peut-être avec la force d'une puce de sable, ou peut-être celle de sa cousine la fourmi, à pouvoir porter dix à cinquante fois son poids. Merci Google.
Cet étranger au nom trop "verlanais" à mon goût valdinguera ou ne valdinguera pas.

En tous les cas, une chose est certaine. Mes cheveux sont dégueulasses et le livre est toujours en ma possession !

T'étais pas obligé de me tremper, non plus. On t'a pas appris les bonnes manières là d'où tu viens? Queen... du Fark?

Good Lord…

C’est qu’elle commence sérieusement à me faire de la peine la gamine… A s’agiter comme ça, elle me ferait presque penser à un lapereau pris au piège au fond de son terrier.

Puis, c’est qu’elle m’agace profondément en fait.
Ho, c’est pas tant qu’après m’avoir contraint à plonger mes chaussures dans l’eau de mer, elle vienne maintenant de les recouvrir de sable en se débattant n’importe comment. C’est surtout qu’elle me fait me sentir comme une sorte de prédateur, et ça, la gueule d’ange que je suis le vit foncièrement mal.


Je n’ai même pas envie de répondre à sa provocation. Elle ressemble juste à une enfant piquée au vif, et qui balancerait les premiers propos censément blessants qui lui viennent en tête. Alors je me contente de hausser les épaules, un peu blasé par ces enfantillages.

Puis, c’est aussi qu’elle me surprend à se jeter avec autant d’ardeur sur ce bouquin qui lui avait précédemment échappé des mains. Elle en devenait presque effrayante d’ailleurs, une sorte de junkie en somme…


Nouveaux propos, un peu plus consistants au moins. Elle semble presque avoir repris ses esprits. Presque. Parce qu’à ma connaissance je ne lui ai jamais promis de boire un coup avec elle, tout au plus de lui prouver que je n’essayais pas de l’empoisonner.

Pourtant, lorsque je m’apprête à lui répondre, elle est prise d’une sorte de convulsion étrange… Elle est peut-être encore plus mal en point que je le pensais en fait.

Ha. Non. Fausse alerte…

Elle essaye juste de me faire une prise de... de quoi d’ailleurs ? Clairement ça ne ressemble à rien de conventionnel, ni rien de non conventionnel en fait. Puis, elle est consciente la petite judoka de bac à sable qu’elle doit peser la moitié de mon poids ? Parce que là, vu comment c’est mal exécuté, il n’y avait aucune chance qu’elle parvienne à me faire vaciller ne serait-ce qu’un peu…


Bon, allez. Assez rigolé. Je vais lui montrer qui commande ici. Non mais elle commence sérieusement à me gonfler avec sa marotte à me dénigrer continuellement et ses espèces de manigance pour me foutre à l’eau.

Alors, sans me préoccuper d’un quelconque cri de détresse qu’elle pourrait pousser, je m’approche à nouveau d’elle d’un pas décidé et essaye de lui arracher des mains le fameux livre de la discorde.

Sauf que je n’avais prévu qu’elle s’y accroche avec autant de vigueur, comme si sa vie dépendait de sa capacité à le garder en sa possession. Alors, tant pis, j’abandonne sans vraiment de regret ce combat futile et lâche complètement l’objet de sa convoitise.


Malheureusement, sa volonté n’a d’égale que sa maladresse et la voilà qui tombe à nouveau à la renverse. Tellement concentrée sur le bouquin qu’elle a probablement été surprise lorsque j’ai mis fin à toute résistance.

Here we go again…

Et une fois de plus, elle s’étale de tout son long dans le sable qu’elle vient tout juste de gratter. Assez violemment au vu du bruit sourd qui résonne lorsque sa tête vient cogner contre la plage, et surtout contre ces bouts de bois qui trainaient toujours là.

Alors, j’attends. J’attends longtemps qu’elle se relève. En vain. Je finis donc par lui jouer une nouvelle fois le coup de la bassine pleine d’eau à la figure, mais sans succès. C’est tout juste si elle frémit difficilement, un peu comme un poisson échoué sur la terre ferme depuis bien trop longtemps.

Elle est vachement plus amochée que je le pensais…


Sauf que je ne compte pas passer la journée ici pour autant. Pour autant, je n’arrive pas à me résoudre à la laisser trainer sur le rivage, dans l’espoir que l’un de ses camarades finisse par, peut-être, lui tomber dessus. Je vais m’en vouloir s’il lui arrive un truc à cette gamine quand même…

Alors je ramasse le bouquin d’une main, son bras de l’autre, et je la tire sans grand ménagement en direction de mon bateau. Le corps ainsi trimballé laisse une trace dans le sable humide, quelque peu rougie là où avait frotté l’arrière de sa tête. Fuck off…

Au fond, j’espère vraiment qu’elle finira par se réveiller en se prenant quelques vagues dans la figure. Mais là encore, rien n’y fait. Je suis tout juste rassuré de l’entendre respirer, je ne voudrais pas avoir sa mort sur la conscience, pour un livre et quelques pages explicites…

Ce n’est plus qu’une poupée de chiffon, sans la moindre réaction alors que je la soulève aisément avant de la déposer sur le pont du navire. Je l’avais bien dit que ce n’était qu’un poids plume…


Ainsi, cet instant marquait donc le dernier jour où Indiana pourrait être aperçue au bord de cette plage.