Zani dans le métro

L'audio craquelle et crépite, s'interrompt parfois ; il peine à se propager depuis le sous-sol. C'est une voix façon fumeur invétéré de brunes sans filtre qui se bat avec les statiques pour s'imposer.

- [...] sais pas depuis combien de temps j'suis les rails, pas de putain de p[...] de service, je vois pas la fin du boyau, des boyaux. [...] assez d'ea[...] et les cad|...] de [...] mais rien qui remue. Juste [...] d'amande et de mo[...]. [...] quelqu'un d'autre, quelque part ?


L'anémie, c'est la vie.

Le son est très peu égal. La voix, sans conteste féminine, a ce petit côté éraillé comme seul le manque d’habitude à la communication verbale peut le donner. Pour peu qu’il soit audible dans la radio, ce qui n’est pas si sûr, entre deux crépitements.
Puis soudain, un ‘poc’ sourd qui rompt les crachotements de l’appareil, suivi de la-dite voix déjà trop introduite mais pas encore entendue.


- Non … Je m’assiérai pas à … de toi. J’ai déjà ta tronche en … de moi, merci.

Un bruit de semelle qui racle un peu sur le sol, vaguement audible, là où le frottement de l’appareil sur un jean ne s’entend quant à lui pas du tout.

- On m’entend ? Putain, comment ça … ce truc. Norbert ! T’as une … à t’appeler Norbert. Tu pourrais m’aider ? … quel bouton ?

Aucune voix ne s’entend hormis celle de la demoiselle, qui ne semble même pas avoir conscience qu’elle émet déjà. Mais elle enchaîne inlassablement.

- Me regarde pas avec ton … vitreux là. Bon. ... Oh putain j'entends quelqu'un. Norbert, ... ta gueule, sérieux, je suis ... que tu causes. Allô ? Par … grand des hasard coincé dans les égouts, je … pas non à … d’aide. J'entends que dalle. … Savez si un métro … par là ? Norbert, t’as déjà vu un … toi ?

Un nouveau son, qui s’apparente à un ‘pank’ assourdi, puis le silence - si l’on veut - pendant quelques secondes. A nouveau, bruit de frottements à peine audible, l’appareil semble avoir été abandonné puis récupéré pour émettre de nouveau.

- Je vois pas d’ici. Mais si … rails, y’a sûrement un … au bout ? Oh, on m’entend, … que des Norbert ici ?! Fais pas cette … c’est pas contre toi l’ami. Mais … pas frais. Faut répéter, j'ai qu'un mot ... deux.

Un bruit d’effort (sur)humain plus tard, le message continue, si l’on peut appeler ça ainsi, au plus grand dam de Norbert ici présent, s’il avait encore le luxe d’entendre quoi que ce soit.

- Je vais … pour aller voir. On sait jamais. Norbert, … je sais si on m’entend avec ton machin ? Il va recevoir ... message ?

Alors le son, qui n’en crépite pas moins, a enfin le mérite de faire un peu moins d’écho, signe que la radio est emportée avec la demoiselle sans vergogne, avant que l’écho ne se fasse à nouveau entendre temporairement. Un demi-tour, peut-être.

- Avant qu’on se laisse Norbert … pas des écouteurs entre deux côtes par hasard ? Non ? … vraiment à rien Norbert.