Le Bunker Rouge

Chapitre débuté par Ange Lior

Chapitre concerne : Ange Lior,

- V'la l'ange.
 
Les travailleuses qui ne s'étaient pas interrompues à cause de l'accident, stoppèrent net et s'agglutinèrent avec les autres en silence autour de leur camarade déchiquetée.
 
L'ange n'en est pas un, seulement un prénom de merde donnée dans une époque de merde. Elle est aussi sale et maigre que les autres, la seule différence est son chapeau melon puant.
 
Ce n'est pas pour le soleil, personne ici ne l'a vu depuis 20 ans.
Ce n'est pas pour le froid, les machines du bunker s'allient transformer l'air ambiant en enfer.
Ce n'est pas pour le style, bien que ce lui déplaise pas, le bleu de travail est le seul uniforme toléré ici.
 
Le melon est pour la technicienne en chef. Et aussi collant qu'un parasite, le contremaitre la talonne.
Il est inquiet, ce n'est pas le premier incident ce mois-ci, et à chaque fois mortel. Il pourrait perdre sa place et retourner dans la section des mines. Plutôt mourir. Alors à chaque fois, il se défoule sur le melon. Puis il la supplie en pleurant de trouver une solution. Réparer la machine, former une nouvelle, rassurer les militaires.
 
Ange s'accroupit auprès du tas de chair. Quelque chose l'intrigue. Les autres autour attendent.
Le contremaitre évite de regarder pour ne pas vomir et lance des regards mauvais à celles qui le dévisagent.
 
- Quelqu'un a vu quelque chose ? Lance-t-elle sans grande conviction.
- Elle allait bien ce matin... Répond une voix frêle noyée dans le groupe.
 
On s'écarte alors et on la pousse jusqu'au melon. La petite est tremblante, elle travaille ici depuis 2 semaines, 12 ans à peine.
Et par terre, c'était Kat, 16 ans, qui l'avait prise sous son aile.
 
- C'est quoi ton nom déjà ? Demande le melon en jetant un coup d'œil au contremaitre qui vient de ravaler sa gerbe.
- Abby, M'dame le melon.
- Kat t'as déjà montré l'incinérateur hein ?
 
La petite acquiesce.
 
- Ok, nettoie-moi ça. Et tu prendras sa place.
 
Abby devient encore plus livide. Des mains protectrices l'agrippent pour la souder à nouveau au groupe, et une femme s'avance, du même âge que l'ange.
 
- Tu peux pas lui demander ça Melon, elles étaient…
- Je t'ai pas sonné Mary. Retourne à ton poste et les autres avec. Je m'occupe de réparer la machine.
 
C'est le signal que le contremaitre attend pour justifier sa présence, il beugle sur les travailleuses, les bousculant jusqu'à ce qu'elles se dispersent dans la moiteur des salles de maintenance.
 
Il ne reste que le melon et la petite qui essaye de retenir ses larmes.
 
- Bouge-toi Abby. Prend ses jambes et tire la.
 
L'ange s'est relevé et fixe durement la gamine.
Cette dernière éclate en sanglot lorsqu'une jambe se détache, mais elle s'exécute avec une lenteur dramatique.
 
La technicienne en chef s'intéresse enfin à la machine folle. Le sang frais goutte sur les rouages insensibles.
Elle les essuie et cherche le dispositif de sécurité. Il est désarmé. La nausée la saisit.
 
Elle souffle en fermant les yeux et reprend son examen.
 
Une demi-heure plus tard, le bourdonnement a repris, ses mains noires tiennent quelque chose de brillant.
Le contremaitre semble rassuré, pas de lourdes réparations à prévoir, mais il doit quand même faire son rapport. Il attendra d'abord d'avoir "fait le point" avec "son" melon.
 
L'ange quant à elle, a marché jusqu'à l'incinérateur dans un état second. La petite est recroquevillée et ça sent la chair brulée. La fumée semble vouloir attaquer leur gorge en guise de vengeance.
 
- Est-ce que Kat t'as dit quelque chose avant de…
- Qu'il fallait toujours t'écouter pour ne pas mourir.
 
L'ange hoche lentement la tête et tend à la gamine une chaine avec un pendentif déformé.
La petite le regarde les yeux écarquillés avant de prendre l'objet ses mains comme si c'était la chose la plus précieuse au monde.
 
- Retourne bosser Abby, mais garde ça dans ta poche. Tu connais les règles.
 
Elle se relève, essuie son visage et répond un "Oui M'dame le melon." avant d'aller rejoindre son nouveau poste.
 
Ange reste un moment à regarder les flammes, jusqu'à ce que sa nausée s'estompe.
- Il t'a pas loupé.
 
Ange grogne tandis que Jen applique le désinfectant sur son front.
 
- Je pourrais faire un rapport et le signaler.
- C'est ça… AIE !
 
L'infirmière feint l'innocence.
 
- Ils oseront pas s'en prendre à toi. Reprend-elle. Les melons sont trop rares alors que tout tombe en ruine.
 
La technicienne repousse la main de sa soigneuse dans un geste d'humeur.
 
- J'ai du boulot.
- Menteuse, t'as déjà fini ta journée.
 
La journée au Bunker rouge dure 48h, suivi d'un repos de 10h. Il n'y pas vraiment de jour, ni de nuit, seulement la répétition inlassable d'une routine de survie.
 
Ange repousse encore une fois et plus violemment la main de Jen, cette fois-ci baladeuse.
 
- Ça te ferait du bien, et ça fait partie des soins que je suis autorisée à te donner.
- Je t'ai rien demandé. Coupe Ange en reboutonnant sa chemise.
 
L'infirmière soupire et s'éloigne vers une étagère du cabinet pour ranger les compresses inutilisées.
 
- Kat… C'était pas un accident.
 
Jen s'immobilise.
 
- Ce n'est pas la première à faire ça, Ange. Ça t'emmerde peut-être, mais certaines préfèrent ça à -
- Jouer les putes ?
 
L'infirmière se retourne furieuse, et bondit la main levée. Mais elle s'arrête en voyant le visage déjà gonflée de sa patiente qui n'a pas bronché.
 
- T'es conne. Pourquoi tu te défends pas quand il te frappe ?
- Parce qu'un autre bien pire prendrait sa place.
 
La main de Jen finit par atterrir avec douceur dans les cheveux d'Ange.
 
- T'en as de moins en moins… C'est à cause du traitement.
 
Quittant la table d'observation, Ange s'empresse de recoiffer son melon.
 
- Très bien, j'arrête de le prendre alors.
 
L'infirmière s'apprête à protester quand 3 personnes entre sans frapper dans le cabinet. Une femme encadrée par deux hommes en treillis, elle est enchainée.
 
- Elle se plaint de maux de ventre. Lâche en substance l'un des deux.
 
La prisonnière est étonnement propre. Sa chevelure rousse est abondante et sa peau blanche. Ses poignets sont tatoués de motifs délicats, trahissant ses origines nobles.
Ange lance un regard surpris à Jen qui l'ignore et la pousse vers la sortie.
 
- Je m'en occupe tout de suite Messieurs, pouvez-vous nous laisser seules ?
 
Les deux hommes se consultent d'un regard et pose la prisonnière sur la table d'observation.
Cette dernière a le regard très vif mais reste sage.
 
- Seulement 5 minutes. On attend dehors.
 
Ange se retrouve dans le tunnel avec les deux hommes.
En temps normal, elle serait partie sans un bruit. Mais la curiosité l'emporte.
 
- Je suis Ange Lior, je travaille dans la section des recycleurs.
 
Le plus grand des deux lui sourit, l'autre la gratifie d'un regard méprisant.
 
- C'est qui ? Se risque-t-elle.
 
- Une terroriste. Répond sèchement le méprisant.
- Et la petite fille du chancelier. Ajoute le plus grand avec excitation.
- Elle a dû vraiment déconner pour arriver aussi bas. S'étonne-t-elle, tout en songeant que toutes les travailleuses de l'étage étaient simplement trop pauvres pour espérer une meilleure vie dans les étages supérieurs.
- Elle a débarqué en plein Congrès De La Vie avec un petit groupe armé, dans le but d'extorquer les codes de La Porte.
- Mais nos glorieux dirigeants n'ont pas cédé ! Coupe le plus petit, soudain passionné.
 
Ange n'en a pas entendu parlé, mais cela ne l'étonne pas. Ce genre d'information n'est jamais diffusée sur les réseaux profonds, pour ne pas inquiéter ou plutôt déconcentrer les travailleuses et travailleurs.
 
- Ah ouais... Heureusement qu'elle a été arrêtée. Sans grande conviction.
- Elle s'est rendue d'elle-même. Annonce le plus grand. En attendant son procès, elle est prisonnière ici. On doit lui fait visiter l'étage.
- Pour qu'elle comprenne comment marche le monde, et comment ça finira pour elle si elle ne respecte pas les règles !
 
Son collègue a un sourire gêné, Ange se courbe un peu plus et s'apprête à partir, quand un cri retentit derrière eux.
Les deux hommes bondissent dans le cabinet. L'infirmière tente de retenir le flot de sang qui s'échappe de sa gorge entaillée. La rousse a disparu, ses chaines sont à terre.
S'ensuit un chaos d'alertes et d'ordres, mais Ange n'y prête pas attention. Elle s'est accroupie près de Jen et lui a tenu la main jusqu'à la fin.
 
Elle a de nouveau la nausée.
- Debout salope.
 
Ange sursaute. Elle s'est assoupie bien que sous leurs pieds, les explosions font toujours rage.
 
- Plus que 2 niveaux et on est dehors.
 
La bouche pâteuse, elle n'arrive pas à se débarrasser du gout de la poussière et du sang. Elle cherche une bouteille encore pleine et boit avec avidité.
 
- T'es conne toi non ? Faut qu'on se rationne. Reprend la voix.
 
Ange souffle en fermant les yeux. Elle a mal partout, mais contrairement à la rousse qui l'insulte, elle n'est que légèrement blessée.
 
- Lâche-moi un peu ou je te laisse ici.
 
La rousse essaye en réponse de se redresser seule, mais elle lâche un cri de douleur. L'ange sourit.
 
Cela fait maintenant plusieurs jours que la "Révolution de la Liberté" a débuté. Elle a consisté en gros à faire sauter tous les secteurs vitaux du Bunker pour forcer les dirigeants à ouvrir Les Portes. Mais ce que n'avait pas prévu la rousse, c'est que la structure profonde du Bunker a été ébranlée, le conduisant à l'effondrement. Ecrasant ou enterrant vivants ses occupants.
 
Chapeau vissé sur la tête, Ange se lève et s'approche de la terroriste. Cette dernière ne fait pas prier et enroule ses bras autour du melon. Lentement, collées l'une à l'autre, elles reprennent leur ascension.
 
- Je me souviens de toi. T'étais à l'infirmerie.
 
Le melon ne dit rien.
 
- C'était ta copine la doc ?
 
L'escalier qu'elles gravissent est interminable, il tournicote dans un puit. Chaque palier semble identique, au point qu'Ange a l'impression d'être coincée dans une illusion de Penrose.
 
- A ta tête, ça se voit. C'était une salope pourtant, tu sais.
 
Le melon ne réagit pas qu'une vision très réaliste de la rousse dévalant l'escalier la tête la première s'impose dans son esprit.
 
- Elle t'a surement déjà bassiné avec le fameux "traitement". Les petites pilules qui nous permet de rester forme alors qu'on est enfermé sous terre depuis des années. Elle t'a dit à quoi elles servaient vraiment ?
 
Le sourire supérieur de la rousse est vite gâché par un mouvement brusque et douloureux.
 
- C'est pour vous stériliser et foutre le bordel dans vos hormones pour vous rendre dociles.
 
Ange s'arrête, plaque la rousse contre le mur et lui saisit violement le menton en la fixant droit dans les yeux.
 
- Ta gueule. Je m'en tape de vos complots de riches, de ta révolution de merde. T'as foiré comme les autres.
 
Elle la relâche.
 
- On fait une pause. Décrète-t-elle avant de s'éloigner toujours plus courbée.
 
La rousse se laisse glisser jusqu'au sol, livide de douleur.
 
- T'as besoin de moi pétasse ! Oublie pas ! T'as besoin de moi si tu veux sortir vivante d'ici ! Hurle cette dernière avant de s'évanouir.
 
Ange aurait préféré mourir avec les autres. Vite fait, bien fait, sans souffrir. Du moins c'est comme ça qu'elle imagine la fin des travailleuses quand les bombes ont explosé. Mais les militaires avaient tenu à l'interroger après l'évasion, et il l'avait enchainée dans le cabinet. Et le cabinet avait résisté.
 
Elle serait sans doute morte de soif si la rousse déjà salement amochée n'était pas repassée par là à la recherche de médocs. Le deal a été vite conclu : la rousse sait comment sortir, elle a appris les plans par cœur, et Ange l'aide à se déplacer tout en portant les vivres.
 
- Hope ?
 
Plusieurs heures se sont écoulées, Ange a dormi sans s'en rendre compte. Quand elle est revenue là où elle a laissé la rousse, elle l'a trouvée couchée sur le côté.
 
- Quel prénom de merde… Murmure la blessée sans bouger. J'espère que ce gros déguelasse est crevé.
 
Ange ne répond rien. Les rumeurs de pédophilie du Chancelier ont fait les gros titres, même en bas.
 
- Si tu le vois, crève le. Crois-moi, il l'a mérité.
 
Le melon acquiesce. La rousse soupire une dernière fois avant que ses yeux ne deviennent vitreux.
Ange lui lâche doucement la main, et se remet en route sans savoir où aller.
A genoux dans le sable, elle vomit ses tripes.
Le soleil lui brule les yeux, l'air est trop fort.
Elle a la tête qui tourne et rien pour s'appuyer, hormis le sol.
 
Le melon est finalement sorti après un mois d'errance.
 
D'autres ont réussi d'après les traces, mais les cadavres sont aussi nombreux.
Sur l'un d'eux, elle trouve une radio.
 
Ange est prise d'un fou-rire en écoutant les ondes.
Toujours des noms de merde.