La première coulée de sang

Dans les galeries tombales, les morts se sont réveillés. Ils respirent et puent. Les ombres les abreuvent d'idées noires, ressassent leur condition d'êtres perdus et seuls.
Privés de parole, ils savent plus que hurler contre les paroies qui les gardent prisonniers. Les galeries des morts résonnent leurs prières informes.


Je les évite facilement.

Je trace mon chemin, je laisse derrière moi des formes rubicondes.

Quand soudain je vois enfin, l'ombre d'un homme à deux têtes. Aussi étrange soit sa composition, il ne se convulse pas de douleur comme tous les autres. 
Je reste cachée, muette. Je le sens, sans le voir. 

Une barre de métal corrodé est soulevée, sévère, elle veut s'abattre sur l'homme à deux têtes, à trois yeux.
La barre est maniée par la démence ! 
Mais la démence mérite le calme.

Alors, mes doigts se crispent vers cette barre avide de sang, et anéantissent celui qui la tient. Je n'ai pas pu me retenir.

Je reprends mon souffle... Ai-je tué ? Ou ai-je seulement sauvé ? Ce sera mon doute secret.

L'être à deux têtes, à trois yeux est toujours là, derrière la paroi. Plus personne pour lui vouloir du mal. 

Je peux m'approcher, parler. Lui peut entendre, comprendre.

"Chut."

"Ne parle pas."

"Je veux te voir."

"Qui es-tu ?"

 


Un jour de plus.

Oui. Oui. Entre tuez-vous. C'est dieu qui guide votre main. Laissez-le faire. N'ayez pas honte !


Dieu a soufflé sur le monde et déclenché l'Apocalypse pour rayer l'Homme de la surface de la terre. Vous, pauvre vermines qui foulez encore le sol de votre chair impie. Laissez-vous abattre ou donnez-vous la mort afin de réaliser la prophétie divine et purger cette terre.

Vidar entend le choc. Il se retourne vivement, toujours en proie à une nausée bien accrochée, l'œil dans le vide. Œil accroché bien vite à une jeune femme dans la pénombre. Puis par le cadavre à ses pieds. Il hoche la tête à l'adresse de la nouvelle venue, prenant conscience de son acte pour le sauver, lui. Goliath, sur son épaule, bat des ailes furieusement dans une vaine tentative de l'impressionner. Il débite son flot quasi incessant d'inepties.

Crôôôa ! Femme violeeeeente, femme aimaaaaaante !

Vidar préfère ne rien dire, et se baisse pour découper la viande comestible, jetant un regard de temps en temps à sa sauveuse.