Mei écoute la radio en marchant, encore et encore.
Puis elle prend le temps de répondre à chacun, comme à son habitude.
« Karl, j’aime ta façon de penser et ta franchise.
Pas de faux-semblants, juste de la logique.
Je ne sais pas encore où mes pas me mèneront, mais peut-être finiront-ils par croiser les tiens.
Si c’est le cas, nous pourrons faire un bout de route ensemble.
Je dois rencontrer d’autres survivants avant.
Je ne ferai aucune promesse.
Les promesses sont des mensonges en devenir. »
Elle marque une pause, puis répond à une autre voix. Gamin.
« Je note la proposition commerciale.
Je ne fais pas dans les bonnes œuvres.
Le troc, en revanche, me parle.
Aider les gens n’est pas un luxe que je souhaite m’offrir, mais je ne doute pas que certains survivants soient moins terre à terre que moi, ou nourrissent encore de l’espoir.
S’ils écoutent, ils te contacteront sans doute pour t’aider dans ton projet. »
Nouvelle pause.
Elle ne répond jamais immédiatement, prenant le temps de réfléchir à chaque message.
Sa voix aux consonances asiatiques se fait parfois presque chantante, malgré elle.
« Gregor, je suis toujours factuelle.
Je ne sais pas si les gens meurent à cause des grandes idées, ou parce qu’ils tentent d’imposer leur propre manière de faire ou de penser.
Je n’ai pas la prétention de vouloir faire grand.
Comme je l’ai dit, seule la survie m’importe.
Je préfère ne pas penser à l’avenir.
Il est trop incertain et se déroule rarement comme on l’avait prévu ou espéré.
L’espoir est trop fatigant à entretenir.
Je me déplace actuellement non loin d’un pont.
À voir si, là aussi, nos chemins se croisent.
En attendant, tu devrais peut-être te rapprocher de Karl.
Vous semblez être sur une longueur d’onde proche de la mienne, au moins jusqu’à ce que nos intérêts s’alignent.
Si mon message peut servir à d’autres esseulés pour trouver des compagnons, alors tant mieux. »
Un silence plus long suit le dernier message reçu, comme si le simple fait de répondre demandait un effort.
Sa voix reste pourtant égale à elle-même : calme, polie, sincère.
Elle s’adresse enfin à Mandrin.
« Bonsoir.
La jeunesse n’est pas un critère pour moi.
À vrai dire, je n’en ai pas vraiment.
Je ne suis pas une cheffe en devenir.
Je ne recrute pas.
Je propose une danse à plusieurs.
La nuance est importante.
Je n’ai aucune envie d’endosser la responsabilité d’autres vies que la mienne.
Cela dit, tu devrais peut-être te rapprocher de la personne qui souhaitait aider des survivants près d’un pont et qui a répondu sur cette fréquence un peu plus tôt.
Entre un puissatier et un soigneur, vous devriez pouvoir vous entendre. »
Elle marque une dernière pause, puis conclut.
« Merci à tous pour vos messages.
Que cette fréquence vous aide — nous aide — à trouver des compagnons de route, au moins pour un temps.
Je n’ai ni ego, ni ambition.
Je ne proposerai donc pas de service de mise en relation.
Vous êtes adultes.
Faites vos propres choix.
Nous sommes nombreux à avoir survécu.
Nos routes finiront bien par se croiser, d’une manière ou d’une autre. »
L’eau renversée est difficile à rattraper.
Alors je fais attention à ce que je laisse couler.